l'importance de la désubjectivation

11/11/2021

  Le texte de Myriam Boubli est en lien direct avec ma recherche dans le cadre du Master 2 FFE de deux manières : d'abord parce que le texte de l'auteure offre comme clé de compréhension des phénomènes qu'elle observe la question du sens : « S'il y a crise, elle est, sans aucun doute, de cet ordre. Il s'agit d'une crise éthique dans laquelle on se perd de vue et on perd de vue les objectifs fondamentaux et le sens des choses ». Ensuiteparce que mon modèle d'analyse de cette perte de sens souligne comme dans le texte l'influence néfaste sur le travail social des logiques quantitatives liées aux normes budgétaires, gestionnaires et administratives issue de la « rationalité instrumentale » (Max Weber). Surtout, l'originalité et l'apport de l'approche Myriam Boubli est qu'elle met en lien ces logiques quantitatives avec un phénomène de désubjectivation, ce qui est une question très importante pour le travail social. Nous allons donc traiter ces deux aspects dans deux parties distinctes et complémentaires.

A° La question du sens au coeur du malaise :

Ma recherche part du constat intuitif et empirique1 d'un malaise des travailleurs sociaux qui se traduit dans un discours à propos d'un sentiment de perte de sens en lien avec les évolutions récentes du travail social. Ce « discours » revient en boucle comme un mantra ou un poncif si bien qu'il empêche souvent d'avancer dans le fil des formations que je met en œuvre. Bref ce « mystère » pose problème et fait écho en moi (j'ai été travailleur social pendant près de 10 ans) au point que j'en ai fait ma question de départ : Comment (par quels moyens andragogiques, quelle didactique ?) répondre à cette problématique du sens du travail social dans le cadre des fonctions qui sont les miennes, à savoir la formation professionnelle continue des travailleurs sociaux ?

Cette question de départ appelle des réponses concrètes en terme de préconisations de contenus pédagogiques pour résoudre le « problème » posé par ce « discours ». Cependant, dans la perspective d'un travail de mémoire de Master II et de ses limites en terme de moyens et de temps (il ne s'agit pas d'une thèse), il convient de recadrer notre recherche en explicitant les étapes par lesquelles nous devons passer pour pouvoir répondre à notre question. Pour répondre au problème et résoudre son « mystère », il s'agit d'abord de le comprendre dans son ultime racine. Ensuite, lorsque nous aurons compris « ce qui se passe », nous aurons les éléments pour comprendre « comment ça fonctionne » et seulement à ce moment là il nous sera possible d'envisager des pistes pour pouvoir « dénouer le nœud qui se joue devant nous ». Aussi mon objectif de recherche sur le terrain se cantonnera-t'il à cette première étape : comprendre « ce qui se passe » dans son ultime racine. En d'autre termes, mon objectif de recherche sera de mettre en lumière et d'analyser « une clinique de la question du sens du travail social » pour les sujets concernés c'est à dire les « travailleurs sociaux ». Notre question de recherche peut ainsi être traduite en ces termes et selon ce multiple questionnement : comment cette question du sens du travail social se pose-t'elle pour les professionnels ? A quels moments de leur vie professionnelle ? Quelles sont les conséquences de ce questionnement ? Ces conséquences sont elles positives (motivation) ou négatives (démotivation) ? Quelles sont les réponses apportées à la question : qu'est ce qui donne sens ou au contraire « détruit » le sens du travail social ? Pouvons nous confirmer l'hypothèse d'un discours sur la perte de sens face aux évolutions du métier ? Quelle est la fonction psychique de ce discours ? A quelle intention répond-t'il ? Pourquoi ce discours ?

Si l'on cherche ce qui a été écrit et pensé sur le sujet (revue de littérature), force est de constater que la littérature est abondante. Ce qui frappe cependant, au-delà du nombre important de publications qui traitent de la question du sens du travail social, c'est que le problème n'est jamais traité directement : il n'est pas l'objet d'étude proprement dit, il n'est jamais le centre du questionnement de l'auteur2. En fait, la question du sens apparaît très souvent dans la littérature sur le travail social mais il apparaît comme étant la conclusion, la clé qui permet de comprendre l'objet de questionnement de l'auteur3. Que cet objet soit la crise du travail social ou l'éthique, le sens apparaît comme la clé de résolution du problème posé : dans sa forme positive le problème se résume à une « quête de sens » et dans sa forme négative il se résume à une « perte de sens ».

Bien que ne traitant pas du travail social, le texte de Myriam Boubli fait donc partie de ces nombreux textes qui au détour du chemin de sa réflexion met la question du sens (ici de la perte de sens) au coeur de son propos même si la clinique de la construction de ce non sens n'est pas posée, décrite ou analysée. Dans cette optique de saisir la clinique du sens, le texte de Myriam Boubli nous apporte un éclairage important car il permet de suggérer que ce que traverse le travail social est en lien avec la désujectivation liée à la rationalité quantitative.

B° Les travailleurs sociaux à l'épreuve de la désubjectivation de la rationalisation quantitative :

Il est désormais commun de dénoncer la marchandisation qui est peu à peu à l'oeuvre au sein des services sociaux. Des ouvrages tels que « Trop de Gestion tue le social » de Michel Chauvière dénoncent « les idées libérales qui progressent aujourd'hui par le social ». Le même Michel Chauvière est un des collaborateurs du collectif qui est à l'origine de l'opuscule « Tous debout pour nos métiers du social » qui traduit parfaitement en mots ce combat politique. Celui ci se réfère aux mouvements de luttes et de résistances de ces dernières années : Nuits Debout contre la loi Travail, le mouvement des indignés contre la crise de 2009 et l'appel des appels de Roland Gori contre la déshumanisation à l'oeuvre dans les métiers de l'humain. Le texte de Myriam Boubli est emprunt de cette sensibilité politique du fait de ses liens avec Roland Gori. Mais au-delà de cette dimension politique que l'on retrouve dans le texte, son apport essentiel est de nous donner la clé d'une convergence entre les apports de la psychanalyse et des luttes politique : le concept de subjectivation.

La question de la subjectivation est fondamentale pour le travail socio-éducatif. Dans son ouvrage sur « le processus de création dans le travail éducatif », Jacques Marpeau met en évidence que les éducateurs n'opèrent pas directement, ils «mettent l'éducatif en travail» chez les personnes accompagnées. Ou plutôt ils «mettent les personnes en travail de création de soi». L'objet du travail social est donc bien en lien avec la mise en œuvre d'un processus de sujectivation des personnes aidées. À l'heure des procédures et des référentiels de tous ordres, ce processus de création est difficile à cerner et à identifier au quotidien, en particulier dans les situations de crises chez des enfants et des adolescents en grande difficultés. Accompagner, ce n'est pas prescrire un itinéraire, c'est cheminer avec, être auprès, partager les difficultés et les progrès... D'où la nécessité d'une présence à ce travail «d'accouchement» des possibles encore inenvisageables pour la personne elle-même. La créativité, pratiquée et reconnue tant par les professionnels que par les enfants, permet la sortie des répétitions en restaurant les multiples potentiels des situations vécues et en instaurant un avenir ouvert à des choix possibles et désirables. Or cette créativité est mise en danger par les logiques quantitatives qui visent à réduire le travail social à un mode opératoire technicien.

De même, le travail social est du registre de l'intime. Dans son ouvrage sur le « lien éducatif : contre jour psychanalytique », Mireille Cifali s'adresse en priorité à ceux qui oeuvrent sur le terrain des métiers de l'humain : enseignants, parents, éducateurs, soignants... Les questions abordées, auxquelles ils sont quotidiennement confrontés, ne sont guère nouvelles : parole, agressivité, séduction, angoisse, violence, curiosité, sexualité, savoir, transfert, dépendance, institution, changement. Toutes sont épreuves et richesses d'enfance, épreuves et doutes d'adulte. Mireille Cifali prend le risque de mettre des mots sur ce que ces métiers savent parfois en silence. Elle qualifie de psychanalytique cette position qui permet aux praticiens, sans céder sur la complexité de leurs actes, de construire un savoir de l'intérieur. Or nous avons vu avec Myriam Bougli qui cite Roland Gori que la logique quantitative crée une contradiction en niant ce registre de l'intime. Il s'agit là sans doute de l'origine du malaise des travailleurs sociaux : au chevet de l'intime, ils sont soumis à des normes institutionnelles qui en nient la force.

La désubjectivation empêche le travailleur social de se construire pleinement comme sujet dans son travail. Or le travail social est comme un puzzle : c'est un jeu de reconstruction. Il s'agit de ramasser les morceaux et de leur donner sens pour parvenir à réaliser une image que l'on a co construite et qui correspond à un projet, un désir que la personne a envie de réaliser. C'est un travail d'une finesse folle : à chaque pas, on marche sur des oeufs, il faut refaire l'ouvrage, revoir les modalités, redéfinir les choses. C'est un travail aux conséquences énormes pour la personne qui en est la bénéficiaire mais aussi pour le travailleur social qui investit la relation éducative : le conseiller n'est habituellement pas le payeur mais ici ce peut être le travailleur social qui paye. C'est un travail qui ne supporte pas la routine, c'est le contraire d'un travail à la chaîne : chaque pièce est unique et demande une attention particulière, soutenue et précieuse. Il faudrait pouvoir analyser, sous peser chaque geste, chaque acte et chaque pensée. Il faudrait y mettre les moyens et mobiliser une énergie considérable pour que cela bouge dans le bon sens. Il faudrait faire de la dentelle sociale et refuser toute routine, tout acte automatique, réfléchir et peser le pour et le contre. Bref, il faudrait mettre en oeuvre le contraire de ce que les contraintes budgétaires, administratives et bancaires imposent. Au nom de l'organisation du travail, le travailleur social est assigné à un poste, une fonction particulière dans un établissement, une institution. Il s'agit de traiter "un public" qui se traduit en objectifs chiffrés, en nombre de personnes à rencontrer, en nombre d'entretiens à réaliser voir de dossiers à traiter. Dans le pire des cas, le temps est compté, comme à la CAF ou à la CPAM ou à Pôle Emploi : un quart d'heure pas plus par personne. Comme s'il s'agissait d'actes mécaniques. Comme un travail à la chaîne, automatisé. Pour le public c'est extrêmement violent et pour le travailleur social, c'est une perte de sens. La mécanicité et la routine, toutes deux paradoxalement nécessaires pour supporter la désubjectivation liée à la rationalisation, sont l'ennemi du travail social bien fait et "éthiquement responsable". C'est là me semble t'il un vrai sujet, quelque chose qui doit être exprimé, un point de vue qui a peu d'opportunité d'être exprimé dans la mécanicité de la routine quotidienne.

EN CONCLUSION

Le texte de Myriam Boubli nous offre une clé importante de compréhension de « la Clinique du sens du travail social » à travers le concept de désubjectivation. Celui ci peut en effet expliquer ce sentiment de perte de sens vécu de manière consciente et inconsciente par les travailleurs sociaux. Le travail social est au coeur de la résistance et de la résilience possible de nos sociétés face au processus de déshumanisation qu'engendre la rationalité quantitative. Ce combat peut entraîner une certaine souffrance psychique et un sentiment d'épuisement face à l'ampleur de la tâche. Mais au vue du constat fait dans le domaine de la psychiatrie et de l'hôpital par Myriam Boubli, on peut se dire que la situation semble moins compromise pour le social que pour ces deux secteurs de la santé mentale et du soin. L'hypothèse que nous pouvons faire c'est que les travailleurs sociaux sont naturellement plus politisés que les psychiatres et les personnels soignants. De ce fait, ils auraient une capacité plus grande à se mobiliser sur le plan politique et donc à réagir face aux attaques de la rationalisation quantitative.

Depuis la fin des années 1990, il est devenu commun de parler de la « crise » du travail social et du malaise afférent des « travailleurs sociaux » (Aballéa, 1996). Ce constat fait débat car cette crise semble paradoxale : « le travail social n'est pas dans une situation si catastrophique et il se porte d'autant mieux que le nombre de problèmes sociaux s'accroît ! » (Dubet, 2006). Mais avec le temps, les pouvoirs publics ont fini par reconnaître pleinement le « problème » et ont souhaité « aider les aidants ». Ainsi le Plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale (janvier 2013) a-t'il prévu des Etats Généraux du Travail Social visant à « refonder le travail social » dans l'optique d'une sortie de crise (Jaeger, 2013). En Octobre 2015, il sortira de ce processus un plan interministériel de 26 mesures pour valoriser et favoriser la reconnaissance du travail social. Ce résultat rempli de bonnes intentions sera plutôt mal accueilli par les syndicats professionnels qui, au-delà des satisfaicits de façade des associations officielles, décideront d'organiser les Etats Généraux Alternatifs du Travail Social (2017) afin de proposer des solutions provenant des travailleurs de terrain et de contrecarrer les projets du gouvernement en proposant une alternative issue du terrain. La crise ne semble donc pas à ce jour résolue par ce plan que les professionnels ont ressentis comme déconnecté des réalités du terrain et dangereux pour l'identité et le sens de leur métier. Le gouvernement actuel semble totalement indifférent aux question du travail social qui ne fait probablement pas partie de sa culture. Paradoxalement, les syndicats semblent apprécié cette indifférence. Ce récit tend en effet à montrer que la solution ne peut venir d'en haut car les réponses de l'état sont par nature bureaucratiques (extérieures) malgré les bonnes intentions du gouvernement précédent. Le mouvement doit donc venir de l'intérieur, de la subjectivité des travailleurs sociaux. Cette revalorisation de la subjectivité est en lien direct avec la question du sens qui semble être la véritable clé non pas dans sa version négative (la perte de sens) mais dans sa version positive (la quête de sens). Reste à comprendre comment se génère le sens, ce qui est l'objet des recherches du CNAM- INETOP4. Afin de comprendre et construire cette émergence du sens, nous prendrons ces travaux pour grille d'analyse pour notre mémoire.

1Il s'agit d'un constat réalisé dans le cadre de mes fonctions de formateur de travailleurs sociaux.

2 Cela tend à confirmer notre hypothèse qu'il s'agit d'un sujet de recherche puisque la question n'a jamais été traitée en tant que telle dans sa globalité.

3 Cela tend à confirmer notre hypothèse qu'il s'agit d'un sujet central, important pour le travail social.

4Travaux de JL Bernaud, « psychologie de l'accompagnement, concepts et outils pour le sens de la vie et le sens du travail », Editions Dunod, Paris, 2015.   

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