Me revue de littérature

11/11/2021

REVUE DE LITTERATURE & EVOLUTION DE MA QUESTION DE RECHERCHE

Thématique, objet de recherche et questions de départ :

Le choix de mon objet de recherche part d'un constat empirique issu de mon expérience professionnelle en tant que travailleur social et que formateur de travailleurs sociaux : quelque chose bloque et fait souffrir les travailleurs sociaux quant à leur représentation des évolutions de leur métier ces dernières années. Ce quelque chose est en rapport avec une « perte de sens » en lien avec l'imposition des normes administratives, budgétaires et bancaires liées aux réformes récentes imposées par les instances politiques. Le problème semble si important qu'il se développe sous la forme d'un discours qui revient comme un mantra pour ne pas dire un poncif dès que le travailleur social démarre un processus réflexif sur ses pratiques et sa profession. C'est pourquoi j'ai choisi de faire de ce discours mon objet de recherche. Au démarrage ma question de départ est ainsi la suivante : comment cette question du sens du travail social se pose-t'elle pour les professionnels ? A quels moments de leur vie professionnelle ? Quelles sont les conséquences de ce questionnement ? Ces conséquences sont elles positives (motivation) ou négatives (démotivation) ? Qu'est ce qui donne sens ou au contraire « détruit » le sens du travail social du point de vue de la subjectivité des professionnels ? Pouvons nous confirmer l'hypothèse d'un discours sur la perte de sens face aux évolutions du métier et aux normes administratives, budgétaires et bancaires ? Quelle est la fonction psychique de ce discours ? A quelles intentions répond-t'il ? Pourquoi ce discours ? Bref que se passe-t'il dans la dynamique du travail social pour expliquer le discours qui est notre constat de départ.

Notre revue de littérature : introduction

Afin de comprendre « ce qui se passe », nous avons d'abord cherché des pistes de réponse à travers une revue de littérature. Si l'on cherche ce qui a été écrit et pensé sur le sujet, force est de constater que la littérature est abondante.

Ce qui frappe cependant, au-delà du nombre important de publications qui traitent de la question du sens du travail social, c'est que le problème n'est jamais traité directement : il n'est pas l'objet d'étude proprement dit, il n'est jamais le centre du questionnement de l'auteur1. La clinique de la construction de ce sens du travail social par les travailleurs sociaux n'est jamais posée, décrite ou analysée. Au final, malgré une tentative de Pierre NEGRE, il n'y a pas à ce jour de théorisation directe de notre sujet de recherche proprement dit. La question du sens du travail social reste un sujet vierge de toute théorisation d'ampleur.

Dès lors, quel modèle d'analyse choisir pour construire notre hypothèse de recherche ? Nous n'avons en réalité que l'embarras du choix tant la question du sens est un champ complexe à la fois flou et transversal. Il nous semblera donc important de le définir pour mieux le circonscrire.

En fait, la question du sens apparaît très souvent dans la littérature sur le travail social mais il apparaît comme étant la conclusion, la clé qui permet de comprendre l'objet de questionnement de l'auteur2. Que cet objet soit la crise du travail social3 ou l'éthique4, le sens apparaît comme la clé de résolution du problème posé : dans sa forme négative le problème se manifeste sous la forme d'une « perte de sens » et dans sa forme positive il devient une « quête de sens » pour innover et trouver de nouvelles solutions.

Si cela laisse présager que notre petite recherche de terrain peut potentiellement porter des fruits intéressants et ouvrir des portes théoriques importantes, cela pose problème par rapport à un cadre théorique d'analyse adéquat et explique que nous sommes obligés d'aller chercher des théorisations de sujets proches ou de sujet en rapports indirects pour construire un modèle d'analyse sur mesure. C'est ce que nous allons tenter de réaliser dans cette partie que nous structurerons en deux temps.

Dans une première partie, nous nous pencherons sur la version négative de la question, celle qui apparaît le plus souvent dans la littérature, c'est à dire les effets négatifs de la « perte de sens » en général pour tenter de comprendre la souffrance psychique des travailleurs sociaux en particulier.

Dans une seconde partie, nous nous intéresserons à la version positive de la question c'est à dire aux théorisations de ce qu'est une « quête de sens » en général pour comprendre comment se construit le sens du travail pour les travailleurs sociaux. Pour cela nous pouvons nous appuyer sur les travaux sur le sens de la vie et le sens du travail du CNAM - INETOP5. Puis nous conclurons sur les travaux de Pierre NEGRE qui a tenté une synthèse sur les spécificités de la quête de sens en éducation spécialisée.

Nous tenterons alors dans une troisième partie, de montrer les limites de cette revue de littérature en introduisant notre recherche de terrain qui s'appuie sur une démarche clinique.

I° LES TENTATIVES D'EXPLICATIONS D'UN SENTIMENT DE « PERTE DE SENS » :

Pour cela nous nous appuierons dans un premier temps sur les travaux dans la lignée de la psychopathologie du travail de Christophe DEJOURS6. Cependant cette approche en lien avec le travail en général ne permet pas de saisir ce qui se passe de manière spécifique dans le travail social.

Pourquoi une telle souffrance en rapport avec le sens dans ce métier ? Pour comprendre ces spécificités dans le contexte actuel, nous nous appuierons dans un second temps sur un ensemble de travaux qui tentent de saisir les spécificités de l'intervention sociale et ses évolutions. Nous interrogerons ainsi le concept de « crise » que traverse le travail social à travers les auteurs qui ont traité la question de manière souvent contradictoire (Abella, Dubet). Abandonnant le concept de crise, nous tenterons de montrer les évolutions du travail social à travers les évolutions de la question sociale. Nous interrogerons alors notre hypothèse selon laquelle les normes budgétaires, administratives et bancaires seraient à la source de cette souffrance. Pour cela nous nous appuierons sur les travaux de Michel CHAUVIERE qui postule que le travail social est confronté à une marchandisation qui lui fait perdre son sens et sur les travaux de Jean Pierre HARDY qui relativise et remet en cause cette conception. Nous conclurons cette approche des spécificités du travail social en démontrant, sur la base des travaux de Roland GORY, que le problème se situe dans la désubjectivisation liée à la rationalisation instrumentale qui rentre en contradiction avec la logique même du travail social.

A° Les apports de la psychodynamique du travail de Christophe DEJOURS

B° Les raisons d'un mal être, malaise, spécifique

1° Les évolutions du travail social : quelle crise ? Queks symptômes ?

2° Face à la marchandisation, une remise en question des valeurs ? Une dissonnance éthique

C° Les travailleurs sociaux à l'épreuve de la désubjectivation de la rationalisation quantitative :

Il est désormais commun de dénoncer la marchandisation qui est peu à peu à l'oeuvre au sein des services sociaux. Des ouvrages tels que « Trop de Gestion tue le social » de Michel Chauvière dénoncent « les idées libérales qui progressent aujourd'hui par le social ». Le même Michel Chauvière est un des collaborateurs du collectif qui est à l'origine de l'opuscule « Tous debout pour nos métiers du social » qui traduit parfaitement en mots ce combat politique. Celui ci se réfère aux mouvements de luttes et de résistances de ces dernières années : Nuits Debout contre la loi Travail, le mouvement des indignés contre la crise de 2009 et l'appel des appels de Roland Gori contre la déshumanisation à l'oeuvre dans les métiers de l'humain. Le texte de Myriam Boubli est emprunt de cette sensibilité politique du fait de ses liens avec Roland Gori. Mais au-delà de cette dimension politique que l'on retrouve dans le texte, son apport essentiel est de nous donner la clé d'une convergence entre les apports de la psychanalyse et des luttes politique : le concept de subjectivation.

La question de la subjectivation est fondamentale pour le travail socio-éducatif. Dans son ouvrage sur « le processus de création dans le travail éducatif », Jacques Marpeau met en évidence que les éducateurs n'opèrent pas directement, ils «mettent l'éducatif en travail» chez les personnes accompagnées. Ou plutôt ils «mettent les personnes en travail de création de soi». L'objet du travail social est donc bien en lien avec la mise en œuvre d'un processus de sujectivation des personnes aidées. À l'heure des procédures et des référentiels de tous ordres, ce processus de création est difficile à cerner et à identifier au quotidien, en particulier dans les situations de crises chez des enfants et des adolescents en grande difficultés. Accompagner, ce n'est pas prescrire un itinéraire, c'est cheminer avec, être auprès, partager les difficultés et les progrès... D'où la nécessité d'une présence à ce travail «d'accouchement» des possibles encore inenvisageables pour la personne elle-même. La créativité, pratiquée et reconnue tant par les professionnels que par les enfants, permet la sortie des répétitions en restaurant les multiples potentiels des situations vécues et en instaurant un avenir ouvert à des choix possibles et désirables. Or cette créativité est mise en danger par les logiques quantitatives qui visent à réduire le travail social à un mode opératoire technicien.

De même, le travail social est du registre de l'intime. Dans son ouvrage sur le « lien éducatif : contre jour psychanalytique », Mireille Cifali s'adresse en priorité à ceux qui oeuvrent sur le terrain des métiers de l'humain : enseignants, parents, éducateurs, soignants... Les questions abordées, auxquelles ils sont quotidiennement confrontés, ne sont guère nouvelles : parole, agressivité, séduction, angoisse, violence, curiosité, sexualité, savoir, transfert, dépendance, institution, changement. Toutes sont épreuves et richesses d'enfance, épreuves et doutes d'adulte. Mireille Cifali prend le risque de mettre des mots sur ce que ces métiers savent parfois en silence. Elle qualifie de psychanalytique cette position qui permet aux praticiens, sans céder sur la complexité de leurs actes, de construire un savoir de l'intérieur. Or nous avons vu avec Myriam Bougli qui cite Roland Gori que la logique quantitative crée une contradiction en niant ce registre de l'intime. Il s'agit là sans doute de l'origine du malaise des travailleurs sociaux : au chevet de l'intime, ils sont soumis à des normes institutionnelles qui en nient la force.

La désubjectivation empêche le travailleur social de se construire pleinement comme sujet dans son travail. Or le travail social est comme un puzzle : c'est un jeu de reconstruction. Il s'agit de ramasser les morceaux et de leur donner sens pour parvenir à réaliser une image que l'on a co construite et qui correspond à un projet, un désir que la personne a envie de réaliser. C'est un travail d'une finesse folle : à chaque pas, on marche sur des oeufs, il faut refaire l'ouvrage, revoir les modalités, redéfinir les choses. C'est un travail aux conséquences énormes pour la personne qui en est la bénéficiaire mais aussi pour le travailleur social qui investit la relation éducative : le conseiller n'est habituellement pas le payeur mais ici ce peut être le travailleur social qui paye. C'est un travail qui ne supporte pas la routine, c'est le contraire d'un travail à la chaîne : chaque pièce est unique et demande une attention particulière, soutenue et précieuse. Il faudrait pouvoir analyser, sous peser chaque geste, chaque acte et chaque pensée. Il faudrait y mettre les moyens et mobiliser une énergie considérable pour que cela bouge dans le bon sens. Il faudrait faire de la dentelle sociale et refuser toute routine, tout acte automatique, réfléchir et peser le pour et le contre. Bref, il faudrait mettre en oeuvre le contraire de ce que les contraintes budgétaires, administratives et bancaires imposent. Au nom de l'organisation du travail, le travailleur social est assigné à un poste, une fonction particulière dans un établissement, une institution. Il s'agit de traiter "un public" qui se traduit en objectifs chiffrés, en nombre de personnes à rencontrer, en nombre d'entretiens à réaliser voir de dossiers à traiter. Dans le pire des cas, le temps est compté, comme à la CAF ou à la CPAM ou à Pôle Emploi : un quart d'heure pas plus par personne. Comme s'il s'agissait d'actes mécaniques. Comme un travail à la chaîne, automatisé. Pour le public c'est extrêmement violent et pour le travailleur social, c'est une perte de sens. La mécanicité et la routine, toutes deux paradoxalement nécessaires pour supporter la désubjectivation liée à la rationalisation, sont l'ennemi du travail social bien fait et "éthiquement responsable". C'est là me semble t'il un vrai sujet, quelque chose qui doit être exprimé, un point de vue qui a peu d'opportunité d'être exprimé dans la mécanicité de la routine quotidienne.

II° QUELLES REPONSES A LA CRISE DE SENS : les ressorts d'une quête de sens.

A° Les apports des outils d'analyse du CNAM INETOP

B° La tentative de synthèse de Pierre NEGRE

III° VERS UNE « CLINIQUE DE LA QUESTION DU SENS DU TRAVAIL POUR LE TRAVAILLEUR SOCIAL » :

Ces deux solutions nous semblent satisfaisantes mais nous tournons autour de notre sujet sans réussir à le toucher pleinement. Aussi nous semble-t'il judicieux d'adopter une approche clinique de notre objet pour appliquer les concepts de ces deux champs épistémologiques dans une optique pluri-disciplinaire pour comprendre la question du sens du travail social selon les travailleurs sociaux au même titre que Florence GIUST-DEPRAIRIES a pu dévoiler la construction de l'identité professionnelle des Aides Médico-psychologique7 et que Fabienne HANNIQUE a pu démontrer les transformations du sens du travail pour les postiers8.

Il s'agit donc de poser un regard clinique sur la question du sens du travail pour le travailleur social. Que se passe-t'il de manière spécifique dans le travail social pour que cette question du sens prenne une place si importante et centrale ? Qu'est ce qui explique cette spécificité ? Que se passe-t'il dans la subjectivité du travailleur social ?

1 Cela tend à confirmer notre hypothèse qu'il s'agit d'un sujet de recherche puisque la question n'a jamais été traitée en tant que telle dans sa globalité.

2 Cela tend à confirmer notre hypothèse qu'il s'agit d'un sujet central, important pour le travail social.

3

4

5 Travaux de Jean Luc Bernaud et al., psychologie de l'accompagnement, concepts théoriques et outils pour développer le sens de la vie et le sens du travail, Edition Dunod, Malakoff, 2015 et Sens de la vie, sens du travail, pratiques et méthodes pour l'accompagnement en éducation, travail et santé, Editions Dunod, Malakoff, 2019.

6 Travaux de Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l'injustice sociale, Edition du seuil, 1998

7 Travaux de Florence Giust - DEPRAIRIE, Le métier d'AMP, construction d'une identité professionnelle, Edition Dunod, Paris, 2013

8 Travaux de Fabienne Hannique, Le sens du travail, chronique de la modernisation au guichet, Editions Erès, Toulouse, 2014.   

Share
© 2021 Lionel VUITTENEZ. Tous droits réservés.
Optimisé par Webnode
Créez votre site web gratuitement ! Ce site internet a été réalisé avec Webnode. Créez le votre gratuitement aujourd'hui ! Commencer