Projet d'origine du Master 2 (Mars 2019)
PROJET DE MEMOIRE DE MASTER 2
Lionel VUITTENEZ
CONTEXTE DU PROJET DE MASTER 2 ENJEUFOR Parcours FFE
Travailleur social depuis plus de 10 ans (2000) en tant qu'animateur social auprès des publics les plus exclus (personnes Sans Domicile Fixe, chômeurs de longue durée, jeunes décrocheurs, etc.), j'avais souhaité évoluer en 2010 sur des postes de chargé de mission en réalisant la formation du Diplôme d'État d'Ingénierie Sociale (DEIS) qui était couplé avec un Master 2 en Sciences de l'Education à l'Université Paris X Nanterre. Hélas cette évolution formative ne s'est pas traduite pour moi par une évolution professionnelle car l'ingénierie sociale que je défini comme la « fonction recherche et développement du travail social » ne trouve pas de débouchés dans un contexte d'austérité sociale et de baisse des subventions qui conduit le monde associatif non pas dans une logique de « développement » mais davantage dans une logique de repli sur ses missions existantes.
C'est pourquoi aujourd'hui mon projet professionnel est de devenir consultant formateur indépendant, spécialisé dans l'action sociale. Ce projet est la suite logique de mon parcours : je reste dans le même domaine d'expertise (le social) tout en évoluant sur la formation professionnelle. Pourquoi la formation professionnelle ? D'abord parce qu'il s'agit d'un marché en pleine expansion, fort de l'investissement de l'État dans ce secteur dans le cadre de la réforme de la formation professionnelle de 2018. Ensuite et surtout parce que j'ai pu tester depuis 5 ans le métier de formateur occasionnel au travers de 5 expériences positives qui m'ont permises de m'assurer de mon goût pour ce métier et de mes qualités pour l'exercer. Mon projet correspond ainsi à une volonté de développer à temps complet cette activité que je développe déjà de manière occasionnelle. Ma volonté de m'inscrire dans une nouvelle démarche de formation via le Master 2 vise à nourrir ce projet professionnel par un apport formatif qui me permettra de construire et de consolider mon expertise en tant que formateur de travailleurs sociaux.
Surtout elle s'inscrit dans le cadre d'un projet plus vaste puisque mon objectif à long terme (5 ans) est de franchir le cap de la thèse et de développer mon activité de formateur indépendant en créant mon propre Organisme de Formation. Cet organisme de formation sera spécialisé dans ce que j'appelle « l'Economie du Sens » et se nommera FAR&Sens (ce qui signifie Formations Actions Recherches pour l'Economie & l'Ecologie du sens). Son objectif sera en effet de couvrir les besoins en terme de formation du secteur professionnel et économique des « métiers porteur de sens » (15 champs professionnels répertoriés) en formalisant théoriquement et pratiquement l'émergence de nouvelle normes de management (respectueuses d'une « écologie du sens ») propre à ce secteur de l'Economie du sens. Concrètement, cette spécialisation se traduira par la mise en œuvres de formations longues diplômantes dans les secteurs du social, de l'Economie Sociale et Solidaire, de l'écologie et de la solidarité internationale et de formations courtes (intra entreprise et inter entreprise) permettant aux Etablissements du Secteur Sanitaire et Social et aux professionnels d'approfondir des problématiques particulières liées au sens du travail spécifique à leur métier. A cela s'ajoutera une formation pré qualifiante « socle commun à l'ensemble des métiers du sens » à entrée et sortie permanente qui formera les demandeurs d'emploi pour consolider leur projet professionnel.
VERS UN PROJET DE THESE :
Dans ce contexte de mes projets, ma thèse aura pour fonction de structurer scientifiquement les contenus et les méthodes pédagogiques apportés dans les formations de mon futur Organisme de Formation. La création de cet Organisme sera mon terrain d'observation de la thèse sous la forme d'une Recherche Action. Elle aura donc pour thème la question de l'enseignement du sens d'un métier dans le cadre de la formation professionnelle. « Enseigner le sens » pose un certain nombre de questions qui s'articulent autour d'une question de départ : comment transmettre le sens d'un métier vocationnel dans le cadre de la formation professionnelle ? Quels contenus ? Quels moyens pédagogique ? Quels processus d'apprentissage ? Quel programme ? Quels résultats ?
Ce questionnement général nous amène à devoir préciser un certain nombre de notions :
- Qu'est ce que le sens ? Quelle en est la définition ?
- Quelles en sont les lois de fonctionnement, comment le mesurer, quels en sont les paramètres ?
- Qu'est ce que transmettre ? qu'est ce qu'un enseignement ?
- Quelles sont les spécificités du cadre de la formation professionnelle ? Quelle est la différence avec l'université qui s'adresse elle aussi à des adultes ? Qu'est ce qu'induit la dimension professionnelle de l'enseignement ? Qu'est ce qu'induit ce cadre et ses spécificités ?
- Qu'est ce qu'un métier vocationnel ? Qu'est ce qui le différencie des autres métiers ? Quelle est la part du sens dans le choix de cette orientation professionnelle ? Comment cette vocation se transmet elle ?
Le développement de ce questionnement nous amène ainsi à devoir expliciter un certain nombre de concepts et leur théorisation : celui du sens, celui de l'enseignement, celui de la formation professionnelle et celui de métier vocationnel.
1° Théories du sens
2° Théorie de l'enseignement et de la transmission
3° Le cadre de la formation professionnelle
4° Théorisation des métiers vocationnels : focus sur « le sens du travail »
LE MEMOIRE DE MASTER 2 : QUESTION DE DEPART ET QUESTIONNEMENT
Face à l'ampleur de la problématique soulevée, le projet de mémoire de Master 2 est conçu comme une étape vers la réalisation de cette thèse. Surtout il se focalisera sur mon projet à court terme, à savoir devenir formateur de travailleur sociaux.
Sa thématique générale sera donc celle de l'enseignement du sens du travail social aux futurs professionnels en formation initiale et aux professionnels en formation continue.
La question de départ sera ainsi la suivante : comment transmettre le sens du travail social ?
Elle se développera sous la forme du questionnement suivant :
- Comment se réalise la formation au sens du travail social au sein des Ecoles de Formation au Travail Social (EFTS) ?
- Comment évolue cette question du sens du travail au fil de la vie professionnelle ? Comment le professionnel se saisit il de la question ?
- Y a t'il des difficultés liées au sens du travail social dans la pratique professionnelle quotidienne du travailleur social, dans sa confrontation au réel, dans la différence entre le travail imaginé et le travail réel ? Dans sa manifestation la plus extrême, le sentiment de perte de sens s'exprime sous la forme d'un « burn out » ou d'un « brown out ». S'agit il là de phénomènes qui touchent particulièrement les travailleurs sociaux ? La question du sens est elle au coeur de la prévention des risques psycho sociaux dans le travail social ?
- Comment le professionnel fait il pour résoudre ces difficultés ? Quelle sont les stratégies du professionnel pour vivre une cohérence entre ses valeurs et la réalité de sa vie quotidienne ? Le recours à la formation professionnelle continue fait-il partie de sa stratégie ? Quels seraient les besoins en terme de formation continue du point de vue des professionnels et du point de vue des encadrants de ces professionnels ?
- Comment répondre à ces éventuels besoins en terme de formation continue ?
L'APPROCHE THEORIQUE DU PROBLEME :
Le développement de ce questionnement nous amène ainsi à devoir expliciter un certain nombre de concepts et leur théorisation : celui de la définition du travail social et de son sens, celui de l' enseignement de ce sens et celui du développement de ce sens tout au long de la vie professionnelle.
1° Définition et sens du travail social
Il s'agit ici de circonscrire le problème car le champ couvert par l'action sociale est vaste. Le terme travail social recouvre en effet un ensemble de pratiques professionnelles très complexes qui couvre de multiples domaines d'interventions (humanitaire, urgence, insertion, protection de l'enfance, inclusion du handicap, ...) et de multiples identités professionnelles (Assistant de service sociale, Educateur spécialisé, animateur social, conseiller en économie sociale et familiales ...). Positionner une recherche sur le « travail social comme entité unifiée au dessus de cette multiplicité » peut donc poser un certain nombre de difficultés épistémologiques qu'il convient de clarifier. C'est pourtant le pari du législateur qui a pris la peine de formaliser une définition unifiée du travail social et qui a choisi de faire le réingeniering des formations du travail social sur la base d'un socle commun de compétences propre à tous ses métiers. Le terme « travailleur social » est lui même extrêmement connoté puisqu'il induit l'hypothèse d'un « métier commun » propre à tous les divers métiers du social. C'est à la définition de ce « métier commun » que nous nous attellerons afin de sortir des débats sans fin sur les différences entre ces métiers et sur les guerres de chapelle entre les différents diplômes. Pour cela, nous nous appuieront sur la démarche de scientifisation de Kristina de Robertis qui a tenté de formaliser ce qu'est la « méthodologie de l'intervention en travail social ». Son approche nous a semblé pertinente car elle a l'avantage de centrer la définition du travail social autour de faits objectivables : les pratiques professionnelles qui sont communes à l'ensemble des champs d'intervention du travail social.
Dès lors la question devient : quel est le sens de ces pratiques ? Pourquoi telle pratique à tel moment de l'accompagnement socio éducatif ? Cette approche permet de recentrer le propos non pas sur le sens général du travail social (débats polémiques sur son utilité ou non dans le cadre du débat sur l'assistanat et /ou l'empowerment c'est à dire l'autonomisation des publics) mais sur le sens des pratiques professionnelles mises en oeuvre dans le cadre général du sens du travail social tel qu'il a été formalisé par le législateur.
2° L'enseignement du sens du travail social
Ici les débats généraux sur le sens général du travail social retrouvent leurs lettres de noblesse : pourquoi le travail social ? Quelle en est la fonction, quels en sont les objectifs ? Quelle est « l'utilité sociale » de la fonction sociale : qu'est ce qu'elle apporte à la société, dans quel cadre théorique, quelle vision du monde, quels en sont les soubassements philosophiques voir politiques ? Comment mettre en œuvre des pratiques qui assurent la réussite de ces objectifs ? Quels sont les pièges (le contrôle social, la bureaucratie, l'assistanat, etc.) et les limites (résultats, évaluation, etc.) de ce type de travail ? Pour répondre à ces question nous nous appuieront sur les travaux et conclusions de Franck Fischback : « Nous vivons depuis quelques décennies une privatisation et une atomisation de la société, qui instituent les individus en concurrents et leur font perdre le véritable sens du social : la coopération. En philosophie aussi, le concept de "social", auquel on préfère souvent les idées de "commun" ou de "communauté", peine aujourd'hui encore à être reconnu. Cet essai propose donc, à la suite de Dewey. , de défendre "la valeur du social en tant que catégorie" de la pensée. Il s'agit d'analyser les raisons qui ont conduit à ce discrédit, puis de reconstruire un concept qui possède à la fois une fonction descriptive et une portée morale et politique. »1
Mais au delà de cette vision objectivables du sens du travail social, il convient surtout de se poser la question de sa subjectivité. Quel est le sens a le travail social pour celui qui l'exerce et qui se projette dans l'avenir comme futur travailleur social ? Quel sens philosophique, politique, spirituel, religieux donne t'il a ce choix de son orientation professionnelle ? La réponse a cette question est en effet sans doute très individuelle et donc subjective, propre à chacun. Dès lors comment transmettre le sens ? Peut on parler d'un enseignement alors qu'il ne s'agit pas d'une transmission de savoir descendante, que chacun apporte la réponse et qu'il n'existe aucune bonne ou mauvaise réponse, l'essentiel étant d'être connecté à un sens quelque soit le nom que chacun lui donne. Ne faut il pas dès lors parler non pas de sens mais d'éthique du travail social pour trouver un fondement commun au travail social ?
3° Le sens du travail social tout au long de la vie professionnelle
Le lien entre la question du sens et la question éthique interroge car « la mise en œuvre d'un nouveau mode de management dans les institutions du secteur social bouleverse le travail social. Aujourd'hui, le malaise des salariés pour qui les contraintes imposées par ce système sont contradictoires avec leur mission porte un nom : la souffrance éthique. Certains résistent avec des réponses individuelles ou collectives pour continuer à exercer leur métier selon leur conscience professionnelle »2. Ce décalage entre les valeurs des travailleurs sociaux et ce qu'il sont amenés à vivre au quotidien du fait des normes budgétaires et comptables3 peut conduire à une perte de sens de leur travail. « Au-delà des questions de postures, de pratiques ou d'éthique, les travailleurs sociaux rappellent le manque de moyens chronique et croissant qui entrave l'accomplissement de leurs missions. L'augmentation de la charge de travail nuit à la qualité de l'accompagnement, fondé sur le lien, la confiance et donc, le temps. Leur réseau, pierre angulaire de l'accompagnement social prodigué, s'étiole, au fur et à mesure que les différentes antennes de l'État se désengagent. »4 Le travailleur social est ainsi amené à construire des stratégies pour retrouver des marges de manœuvres et retrouver le sens de son travail : cultiver le don dans une logique de « don contre don » propre à Marcel Mauss, développer l'entraide entre collègues et résister à la routine via la formation professionnelle et la mobilité fonctionnelle. Ces stratégies amènent à poser le constat d'une « résistance du sens » au sein du travail social5. La question reste ainsi posées des règles de management qui permettent au sens de résister et aux travailleurs sociaux de trouver une forme de résilience grâce au sens. Dès lors, comment accompagner les acteurs de terrain sur ce chemin ? Les enjeux de ce questionnement sont majeurs et touche la prévention des risques psychosociaux dans le domaine social et médico social jusqu'à la motivation et la création de la cohésion d'équipe au sein des structures. Il s'agit là de formaliser les enjeux RH propre à ces structures par la mise en œuvre d'un « management par le sens » respectueux de « l'écologie du sens ».
FORMALISATION DE LA PROBLEMATIQUE :
La structuration subjective du sens du travail social au moment de la formation initiale et de la remotivation de ce sens tout au long de la vie professionnelle amène à s'interroger sur le « parcours de sens » des acteurs du travail social. Ce parcours doit être accompagné à chaque étape de la professionnalisation du travailleur social grâce à la mise en œuvre de réponses conséquentes en terme de formations mais aussi de développement personnel et professionnel sur cette problématique. Au delà de la formation, cette réponse doit être également institutionnelle par la mise en œuvre de pratiques de management par le sens et par la recherche d'une cohérence entre les valeurs de l'institution et ses pratiques, entre son projet institutionnel et la réalité de ce qui se passe sur le terrain. La mise en œuvre de cette démarche globale et cohérente axée sur le sens peut être la mission d'un Organisme de Formation spécialisé sur la méthodologie de la « construction » et de la « réparation » de ce sens.
LES ETAPES DE MA RECHERCHE :
Partant de ce questionnement et de ces hypothèses, le développement de ma recherche de terrain se réalisera en 3 étapes de la manière suivante :
- 1° Un stage de terrain de 150h00 dans une Ecole de Formation des Travailleurs Sociaux pour explorer la manière dont est abordée la question du sens du travail social dans la formation initiale des futurs travailleurs sociaux. Ce stage sera fondé sur la technique de l'Observation Participante auprès des stagiaires en formation. Il pourrait se terminer, après un mois d'observation, sur la mise en œuvre de demi journée de réflexion sur le sens du travail social auprès des promotions que j'aurai visitées.
- 2° L'interview préparatoire de personnes ressources sur la question de l'enseignement du sens du travail social afin de cerner la problématique de la recherche :
- Interview de formateurs en EFTS ou en Organisme de Formation (Objectif de 4 interviews)
- Interview de syndicats de travailleurs sociaux tels que Avenirs Educ ou l'ANAS pour cerner la problématique syndicale du côté des salariés (Objectif de 4 interviews)
- Interview de syndicats d'employeurs ou de cadres pour avoir le point de vue des encadrants sur ces questions de management par le sens (Objectif de 4 interviews)
- Interview de différents consultants ou chargés de mission spécialisés dans la question des troubles psychosociaux chez les travailleurs sociaux (Objectif de 3 interviews)
- 3° L'interview qualitative de travailleurs sociaux de terrain, représentatifs des différents métiers du travail social (Objectif de 15 interviews) sur leur « parcours de sens » d'un point de vue professionnel.
L'ensemble des 30 interviews feront l'objet d'un enregistrement de l'entretien afin d'assurer une retranscription exhaustive de la richesse des verbatims récoltés puis d'une analyse anonymisée afin d'exploiter les résultats de la recherche sous la forme de conclusions en 3ème partie du mémoire.
Bibliographie
Bernaud Jean Luc, Lothellier Lin et al, « Psychologie de l'accompagnement, concepts et outils pour développer le sens de la vie et du travail », Edition Dunod, 2015, Malakoff.
Cukier Alain et Gaudin Olivier dir, « Les sens du social, philosophie et sociologie, Presse Universitaire de Rennes, 2017, Rennes.
Chauvière Michel, « Trop de gestion tue le social », Essai Folio, 2012, Paris.
Fishbach Franck , « Le sens du social, la puissance de la coopération », Editions Lux humanités, 2015, Québec.
Fleurbaey Marc, « Manifeste pour le progrès social », Edition la découverte, 2018, Cambridge.
Frankl Victor, « Découvrez un sens à votre vie avec la logothérapie », Collection J'ai lu, 2012, Québec.
Gori Roland dir, « L'appel des appels, pour une insurrection des consciences », Essai Mille et une nuits, 2009, Paris.
Gortz André, « Métamorphose du travail, critique de la raison économique », Essais Folio, 1988, Paris.
Lecomte Jacques, « Donner un sens à sa vie », Editions Odile Jacob, 2013, Paris.
Levington James, « Fuck work ! Pour une vie sans travail », 2018, Paris.
Melchior Jean Philippe, «de l'ethique professionnelle des travailleurs sociaux », article in « Information sociale » 2011/5 n°167, p 123.
Poletti Rosette et Dobbs Barabara, « Donner du sens à sa vie », Jouvence développement personnel, 2002, Genève.
Servigné Pablo et Stevens Raphaël, « Comment tout peut s'effondrer », Seuil anthropocène, 2015, Paris.
Toozé Adam, « Crashed, comment une décennie de crise financière a changé le monde », Collection Les Belles Lettres, 2018, Paris.
1Frank FISCHBACK, « Le sens du social », Quatrième de couverture
2Melchior Jean Philippe, «de l'ethique professionnelle des travailleurs sociaux », article in « Information sociale 2011/5 n°167, p 123.
3Voir les analyses de Michel Chauvières, « trop de gestion tue le social »
4Quel avenir pour le travail social ?
5Voir l'appel des appels