Proposition d'introduction
INTRODUCTION
Poser la question du sens d'un objet, c'est poser la question du « pourquoi », du « pour Quoi », de la finalité et de la « Cause » qui est à la source de l'objet considéré. Il s'agit là d'une question universellement humaine : elle est la marque de ce qui est proprement humain, de ce qui caractérise l'humanité. La question du sens traverse ainsi l'ensemble des cultures humaines et de l'histoire de la pensée. Les réponses apportées ont été tour à tour d'ordre rituelles dans les temps préhistoriques, philosophiques dans l'antiquité, religieuses au moyen âge et idéologiques depuis la révolutions française. Face aux grandes questions de l'existence, à la souffrance, la maladie et la mort ; de tous temps, l'être humain a ressenti le besoin d'apporter une réponse à la question du sens et ces réponses étaient apportées par la culture dominante de la civilisation auquel l'individu appartenait. Ces réponses étaient collectives et d'ordre transcendantales, c'est à dire qu'elles permettaient à l'individu de s'inscrire dans le courant de la société et de la vie dans une démarche d'ouverture à plus grand que soi quelque soit le nom que chacun donne à ce plus grand que sa petite individualité.
Aujourd'hui, la civilisation contemporaine semble en rupture avec ce paradigme. Le fil historique du sens collectif et transcendantal semble avoir été rompu depuis la prise de conscience de l'horreur que peut constituer les idéologies. La question du sens se pose ainsi en terme négatif, comme quelque chose de perdu, une perte de sens. Nietsche et la pensée scientifique avait d'abord signés la mort de Dieu et la rupture avec les religions, Freud avait décrit le malaise dans la civilisation et Hannah Harendt a enfoncé le clou en signalant la béance entre le passé et le futur qui manifeste une « crise irrémédiable de la culture ». Pendant les Trentes Glorieuses, l'économie et la croissance avaient pu faire croire en un nouveau sens du Progrès tandis que le bloc soviétique offrait une idéologie alternative et une vision du monde pour ceux qui ne se reconnaissaient pas dans le capitalisme. La chute du mur de Berlin en 1989 et la reconnaissance définitive des horreurs du stalinisme et du communisme allait faire croire un moment à « la fin de l'histoire » et à la victoire définitive de la démocratie libérale de marché. Depuis, la crise économique qui sévit depuis les années 1970 montre les limites de la croissance sur fond de remise en cause écologique tandis que les inégalités explosent et que partout se lève un courant populiste inquiétant. Quelques courants de pensée semblent porteurs d'un espoir (démocratie participative, développement durable, altermondialismes, indignés, créatifs culturels, écologie, convivialisme, colibris, ...) mais aucuns ne semble aujourd'hui en mesure de devenir majoritaire et de dépasser les clivages partisans pour construire une réelle alternative au modèle néo libéral dominant. Pire, ce sont les populismes d'origine d'extrême droite ou d'extrême gauche qui se révèlent désormais être les forces d'oppositions les plus importantes en nombre et qui risquent de devenir les prochaines forces politiques d'alternance d'un point de vue électoral. Dans ce contexte la dernière pensée à la mode se révèle ainsi être la « colapsologie » qui postule un effondrement de la civilisation et prône un retour à la nature et aux valeurs de bienveillance pour se préparer au choc inévitable.
L'individu triomphant de la société néolibérale, l'homo oeconomicus, se retrouve seul à devoir répondre à la question du sens et tout ce qui le transcendait semble mort. Face à la « bouillie défaitiste »(Alain Badiou, 2018) dans laquelle semble plonger la pensée, il devient la fin de toute chose et se replie sur son petit univers personnel pour tenter d'être heureux et de donner un sens à son existence à sa petite manière. Dans ce contexte de « crise », paradoxalement, la question du sens devient ainsi la question contemporaine par excellence. Chacun est appelé à répondre à la question du sens à sa manière et les tentatives fleurissent pour trouver une voie de bonheur dans les aléas de la modernisation et de la libéralisation. La question du sens est ainsi fragmentée et renvoyée à une dimension individuelle et auto centrée, intime et psychologique. Elle n'en est pas moins pressante et vécue comme une nécessité par un certain nombre grandissant de personnes.
Notamment, face aux transformations du travail et du marché de l'emploi, dans un contexte de « souffrance au travail », nombre d'individus se reconnaissent dans une démarche de quête de sens vis à vis du travail et souhaitent « trouver un emploi qui a du sens ». Les jeunes générations notamment mettent ce critère en avant et souhaitent s'investir dans l'Economie Sociale et Solidaire pour participer à la « transition écologique et solidaire ». Ces nouveaux « professionnels - militants » constituent une forme de mode qui tend à devenir une nouvelle norme et portent l'exigence de transformer les « bulshits jobs » en « job de sens ». Trouver un emploi qui a du sens est devenu le nouveau graal de la génération montante qui se reconnaît dans les combats de Gréta Thunberg contre le réchauffement climatique. Des mouvements internationaux tels que Makesens organisent cette quête de sens dans une direction constructive sous la forme d'une affirmation de la valeur « sens » comme outil révolutionnaire : il s'agit de revenir au sens des choses pour lutter contre la déshumanisation du monde et sa tendance à ne voir que la technicité et les moyens sans se préoccuper des fins qui gouvernent les actions humaines et les institutions. Sur internet, les sites qui promettent un emploi qui a du sens se multiplient (orientation durable, job de sens, birdeo, makesens, etc.). Le sens est ainsi en passe de devenir une nouvelle mode et un mouvement de fond se saisit de ce concept pour tenter d'apporter des réponses aux problématiques de la société contemporaine. Peu d'études et de travaux de recherche mettent en évidence ce mouvement de fond qui traverse la société et qui peut être potentiellement porteur d'espoir pour l'avenir.
Dans ce contexte, les métiers du social, de l'éducatif et du médical peinent à faire valoir leur place de « métier porteur de sens », à forte dimension vocationnelle. Il faut dire que le registre qui traverse en ce moment les professionnels de ces secteurs est celui d'une « perte de sens » en lien avec l'imposition de nouvelles normes budgétaires, bancaires et administratives au sein de ses organisations et institutions. Notamment dans le milieu médical, avec la « crise des urgences », le discours dominant est celui d'une perte de valeurs en lien avec une politique de restriction budgétaire obligée par les questions de la dette de l'état. De même le secteur éducatif semble touché de plein fouet par des transformations sociétales qui remettent en cause l'aspect attractif du métier d'enseignant. Le secteur social reste pourtant relativement protégé et continue malgré tout à conserver sa dynamique propre mais est traversé par la question de la marchandisation et de sa « modernisation » au regard de la loi de 2002-2. Pourtant les professionnels de ce secteur tendent à se complaire dans un discours de crise. Il s'agit d'un discours récurent, aux allures de poncifs tellement il revient souvent et en boucle dans la bouche des travailleurs sociaux concernant l'évolution de leur métier et le rapport qu'ils entretiennent avec lui. Ce discours est en relation avec le sens de leur métier qui serait mis à mal par les réformes récentes qui imposeraient des normes administratives, budgétaires et bancaires incompatibles avec le coeur de leur métier à savoir la construction d'une relation éducative. Dès lors, on assisterait à une perte de sens en lien avec une marchandisation du travail social et un morcellement des réponses qui sont apportées au public en lien avec des restrictions budgétaires et des logiques de dispositifs qui fragilisent la cohérence des institutions au profit d'une logique centrée sur l'acte et le résultat et non la subjectivation des personnes vers leur autonomisation. Dans ce contexte, le travailleur social vivrait une très forte « dissonnance éthique », c'est à dire l'impossibilité de vivre une cohérence entre sa recherche éthique et déontologique de « bien faire son travail », son idéal professionnel & les conditions que lui impose sa structure pour le mettre en œuvre concrètement au quotidien. Ce discours se manifeste par un questionnement fort sur l'avenir et le sens de son métier et de sa pratique qui est au coeur inconscient ou conscient de toutes les problématiques de recherche que peut se poser le travailleur social qui engage une démarche réflexive sur la dimension professionnelle de son existence. Dans le pire des cas, ce discours revendique une forme de souffrance en lien avec ce « décalage vécu » qui est source d'une perte de sens, d'une perte de motivation, d'un épuisement professionnel sous forme de burn out ou de bore out et d'une routine qui empêche la réalisation de l'idéal professionnel auquel le travailleur aspire. Sous une autre forme, il se structure dans un discours vindicatif autour de la défense de sa « vraie et juste professionnalité » attaquée de toute part par une vision technocratique du travail social contre laquelle il s'agirait de rentrer en résistance active. Ce discours est le coeur des revendications portées par certains syndicats tels que Avenir Educ bien qu'il se retrouve en filigrane dans tous les mouvements de revendications syndicales portés par les professionnels. Il a été admirablement mis en mot dans un ouvrage co écrit avec Michel Chauvière auteur de « trop de gestion tue le social » autour d'un opuscule qui se veut une forme de manifeste et de second « appel des appels » dans la lignée des indignés de la crise de 2009 intitulé : « Débout pour nos métiers du travail social ».
Face à ce discours, il semble donc important d'interroger à nouveau le sens du travail social afin d'apporter des réponses aux professionnels qui postulent la perte de son sens dans le contexte de la société néolibérale. Tel est l'objet de ce mémoire qui se veut la première pierre d'une thèse qui ferait le tour de la question de manière exhaustive. Il s'agit donc de mener un travail de recherche pour saisir comment se joue cette question du sens pour les professionnels de l'action sociale. Le but est de revenir à l'analyse clinique du vécu et de la subjectivité des travailleurs sociaux afin de comprendre la genèse de leur « souffrance éthique » au travail. Ce travail de retour aux sources devrait permettre de dégager comment et pourquoi se construit ce discours de perte de sens du point de vue du travailleur social. Notre perspective est de le « comprendre dans son ultime racine » pour lui apporter des réponses adaptées à la problématique qui se dégage des résultats de notre enquête de terrain. Il s'agit donc de comprendre comment ce discours se déploie et se développe et de saisir à quelles contradictions il renvoi, à quoi il correspond véritablement, quelles vérités il révèlent et quelles lois peuvent être extraites des phénomènes mis en lumière. L'objectif est ainsi de comprendre ce qui se joue pour cette profession à travers ce discours, quel message il s'agit de faire passer, à qui et les conclusions qui doivent en être tirées ?