sens et évolution du travail social

11/11/2021

  Depuis la fin des années 1990, il est devenu commun de parler de la « crise » du travail social et du malaise afférent des « travailleurs sociaux » (Aballéa, 1996). Ce constat fait débat car cette crise semble paradoxale : « le travail social n'est pas dans une situation si catastrophique et il se porte d'autant mieux que le nombre de problèmes sociaux s'accroît ! » (Dubet, 2006). Mais avec le temps, les pouvoirs publics ont fini par reconnaître pleinement le « problème » et ont souhaité « aider les aidants ». Ainsi le Plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale (janvier 2013) a-t'il prévu des Etats Généraux du Travail Social visant à « refonder le travail social » dans l'optique d'une sortie de crise (Jaeger, 2013). En Octobre 2015, il sortira de ce processus un plan interministériel de 26 mesures pour valoriser et favoriser la reconnaissance du travail social. Ce résultat rempli de bonnes intentions sera plutôt mal accueilli par les syndicats professionnels qui, au-delà des satisfaicits de façade des associations officielles, décideront d'organiser les Etats Généraux Alternatifs du Travail Social (2017) afin de proposer des solutions provenant des travailleurs de terrain et de contrecarrer les projets du gouvernement en proposant une alternative issue du terrain. La crise ne semble donc pas à ce jour résolue par ce plan que les professionnels ont ressentis comme déconnecté des réalités du terrain et dangereux pour l'identité et le sens de leur métier.

Les analyses et les explications de cette crise sont nombreuses et il sera important d'en faire le tour en profondeur dans le cadre de notre mémoire de Master 2. Nous étudierons la question d'abord dans un angle socio-historique afin de montrer que la question du sens c'est posée de tout temps mais que c'est la clarté des réponses à cette question qui a varié selon les époques en fonction des réponses apportées par l'ensemble de la société à la « question sociale ». Or dans le moment historique les travailleurs sociaux dont dans le flou et les réponses existentielles ne semblent pas pouvoir trouver de réponses. Nous tenterons alors de dresser un tableau exhaustif des éléments constitutifs de ce mal être en nous appuyant sur trois concepts majeurs qui nous semblent explicatifs de la crise. Le premier est celui de dissonance éthique (Melchior, 2011), le second est celui de la souffrance psychique lié au travail en général (théorisations de Dejours, 2014) qui nous amènera au 3ème concept clé à savoir celui d'épreuve de professionalité propre au travail social (Ravon, 2015). Nous pourrons en conclure que ce blocage, cet objet de souffrance, ce mystère que nous cherchons à résoudre semblent avoir pour ultime racine (c'est mon hypothèse) un sentiment de perte de sens, « quelque chose » en rapport avec le sens même de leur métier. Notre hypothèse est que la question du sens est une question centrale, qui se pose de manière aigüe dans le contexte actuel au sein du secteur éducatif, sanitaire et social. En effet, elle revient sous la forme d'un discours récurent, aux allures de poncifs tellement il revient souvent et en boucle dans la bouche des travailleurs sociaux concernant l'évolution de leur métier et le rapport qu'ils entretiennent avec lui. Ce discours est en relation avec le sens de leur métier qui serait mis à mal par les réformes récentes qui imposeraient des normes administratives, budgétaires et bancaires incompatibles avec le coeur de leur métier à savoir la construction d'une relation éducative. Dès lors, on assisterait à une perte de sens en lien avec une marchandisation du travail social et un morcellement des réponses qui sont apportées au public du fait des restrictions budgétaires et des logiques de dispositifs qui fragilisent la cohérence des institutions au profit d'une logique centrée sur l'acte et le résultat et non la subjectivation des personnes vers leur autonomisation.

CADRE D'ANALYSE : Au delà de la « crise », c'est le sens du travail social qui est touché

Dans ce contexte, le travailleur social vivrait une très forte « dissonnance éthique » (Melchior, 2011), c'est à dire l'impossibilité de vivre une cohérence entre sa recherche éthique et déontologique de « bien faire son travail », son idéal professionnel & les conditions que lui impose sa structure pour le mettre en œuvre concrètement au quotidien. Ce discours se manifeste par un questionnement fort sur l'avenir et le sens de son métier et de sa pratique qui est au coeur inconscient ou conscient de toutes les problématiques de recherche que peut se poser le travailleur social qui engage une démarche réflexive sur la dimension professionnelle de son existence. Dans le pire des cas, ce discours revendique une forme de souffrance en lien avec ce « décalage vécu » qui est source d'une perte de sens, d'une perte de motivation, d'un épuisement professionnel sous forme de burn out ou de bore out et d'une routine qui empêche la réalisation de l'idéal professionnel auquel le travailleur aspire. Sous une autre forme, il se structure dans un discours vindicatif autour de la défense de sa « vraie et juste professionnalité » attaquée de toute part par une vision technocratique du travail social contre laquelle il s'agirait de rentrer en résistance active. Ce discours est le coeur des revendications portées par certains syndicats tels que Avenir Educ bien qu'il se retrouve en filigrane dans tous les mouvements de revendications syndicales portés par les professionnels. Il a été admirablement mis en mot dans un ouvrage co écrit avec Michel Chauvière auteur de « trop de gestion tue le social » autour d'un opuscule qui se veut une forme de manifeste et de second « appel des appels » dans la lignée des indignés de la crise de 2009 intitulé : « Débout pour nos métiers du travail social ».

De tous temps, les « travailleurs sociaux » se sont interrogés sur le sens de leurs pratiques (Autès, 2013). C'est la clarté de la réponse à cette question qui a variée selon les époques.

Lors de la structuration du secteur à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le sujet semble trouver sa réponse dans la lutte contre le paupérisme. Elle trouve sa justification dansce que Rosanvallon appelle la « question sociale » qui se confond avec les problématiques des conditions de vie de la classe ouvrière à la fois actrice principale et victime de la révolution industrielle (Donzelot, 1984 ; Rosanvallon, 1995). Cette cause allait connaître la victoire à travers la structuration des réponses de l'État Providence où le social trouvait sa place dans le cadre d'un « contrat assurantiel » : en échange d'un travail, l'État protégeait contre les risques de la vie (chômage, maladie, vieillesse).

Mais dès la fin des années 1960, malgré un contexte socio-économique porteur, des inquiétudes se font jour en lien avec les événements et les mentalités de 1968 et des travailleurs sociaux dénoncent le rôle de contrôle social qui leur est assigné en s'interrogeant sur leur fonction sociale (entre assistance et contrôle). L'éducateur est perçu comme un «fonctionnaire de l'altruisme», un «socio-clerc» ou un «éducastreur» (Celma, 1971). À cette époque déjà, les valeurs fondatrices du travail social paraissent menacées. La question est pleinement posée par un numéro spécial de la revue Esprit : « Pourquoi le travail social? » (avril-mai 1972). (Jaeger, 2013)

Surtout, depuis la fin des années 1970, la crise de l'Etat providence est diagnostiquée1. La prise de conscience se traduit d'abord en terme de financement (comment financer les droits sociaux ?) puis de dysfonctionnement des appareils bureaucratiques. Les dépenses sociales et notamment les dépenses de santé ont continué à s'accroître alors que les recettes n'augmentaient plus à cause du ralentissement de la croissance depuis les chocs pétroliers de 1974. En même temps, une crise de légitimité s'installe avec la remise en cause de la machinerie bureaucratique de la gestion par l'Etat. Ces deux problématiques, financières et organisationnelles, restent toujours d'actualité. Aujourd'hui encore, la réponse de l'Etat à ces questions tourne autour de la maîtrise des dépenses et la réduction à minima du déficit public en tentant de réformer les lourdeurs administratives de son fonctionnement à travers des discours de réduction des effectifs et de contrôle des résultats effectifs des investissements sociaux de la dépense publique (politique d'évaluation et démarches qualité). Ces contraintes budgétaires sont toujours des sujets fondamentaux de préoccupations. Les travailleurs sociaux jugent en effet que ces « politiques d'austérité » qui consiste à toujours « faire plus avec moins » remettent en cause le sens de leur travail en dégradant leurs conditions de travail (stress, ...) et la qualité de leurs prestations pour les publics.

Au delà de ces problèmes de moyens, d'autres facteurs allaient perturber les repères des travailleurs sociaux. La décentralisation du début des années 1980 marquait une volonté de territorialisation de l'action sociale. Mais la proximité des élus locaux et de leurs demandes a fini par confronter les travailleurs sociaux à un nouveau problème de positionnement. On a pu parler, à l'époque, de «l'irruption du politique», avec des interrogations sur les inégalités de traitement des questions sociales selon les territoires et selon les politiques locales (Jaeger, 2013). Plus tard, le mouvement des assistants de service social, qui en octobre 1991 conduit la Première ministre, Édith Cresson, à confier à Jean Blocquaux, inspecteur général des affaires sociales, une mission sur le travail social, est apparu comme l'élément inaugural d'une rupture historique. Alors que les travailleurs sociaux se sont toujours manifestés dans les événements politiques aux côtés d'autres catégories professionnelles, la crise a pris la forme d'un conflit portant sur des problèmes de reconnaissance en termes de diplôme (demande d'homologation au niveau 2) et de statut spécifiques à leur métier.

1 Rosenvallon Pierre, La crise de l'Etat Providence, Collection Points essais, Edition du Seuil, Paris, 1981.PROBLEMATISATION DE NOTRE OBJET :

REVUE DE LITTERATURE EN QUÊTE D'UN CADRE THEORIQUE EXPLICATIF

Notre objet de recherche est un objet complexe qui se présente sous de multiples formes et sous des modalités différentes mais qui, au-delà de cette diversité apparente, désigne bien un sujet d'étude unique identifiable. C'est pourquoi nous allons le synthétiser sous le vocable « discours problématique sur le sens du travail social » pour lui donner un titre et un nom relativement simple qui permet de le poser comme un objet observable et distinguable d'autres objets. De quoi s'agit-il donc ? Il s'agit d'un discours qui pose comme postulat que le travail social perd sans sens au quotidien dans les évolutions et les contraintes qui sont les siennes dans le moment historique actuel. Ce discours prend la forme d'une plainte brute et lancinante de la part des travailleurs sociaux et fait l'objet d'une analyse explicative de la part des chercheurs et des théoriciens qui se penchent sur les évolutions du travail social. Nous allons ici nous pencher sur les analyses qui en sont faites sous la forme d'une revue de littérature dont l'objectif est de trouver un cadre théorique qui pourrait nous servir d'hypothèse dans le cadre de notre recherche. En d'autre terme, il s'agit maintenant de problématiser notre question de départ (quelles réponses apporter à ce discours ?) en une question de recherche (compte tenu de ce cadre d'analyse, quel est le nœud du problème posé qui servira d'hypothèse à notre recherche sur le terrain ?).

Comment se pose donc le problème posé par notre objet dans la littérature sur le travail social ?

La première réflexion que nous pouvons faire avec Michel Autès est que « de tout temps, les travailleurs sociaux se sont posés la question du sens de leurs pratiques»1. La question du sens n'est donc pas nouvelle et s'est posée de manière aigüe à différentes époques de son histoire. Nous allons tenter de retracer cette histoire du sens du social. Notre première approche sera donc socio-historique. Nous la mettrons en lien avec l'évolution de la notion de « question sociale » telle qu'elle se pose historiquement.

1° Naissance de la « question sociale » et du travail social :

Le concept de « question sociale » a une histoire. Pierre Rosanvallon signale que « cette expression, lancée à la fin du XIXème siècle, renvoyait aux dysfonctionnements de la société industrielle naissante. »2. Robert Castel précise qu'« elle se posa alors à partir de la prise de conscience des conditions d'existence des populations qui sont à la fois victimes et agents de la révolution industrielle. C'est la question du paupérisme ». Jacques Donzelot3 met également en évidence la naissance de cet instant où le « social » trouve alors pour la première fois de l'histoire sa place avec clarté. Non pas que le social n'existait pas avant, sous la forme institutionnalisée de charité (position de l'Eglise) ou de répression (position du pouvoir royal) à l'égard des indigents. Mais c'est qu'il se situe désormais entre l'organisation politique et le système économique. La tension se situe au niveau du « droit », la révolution française et surtout l'avènement de la République ayant institué la notion de droit civil axée sur la liberté, l'égalité et la fraternité dans le cadre de l'Etat Nation entre tous les citoyens tandis que l'avènement de l'économie libérale risquait de faire éclater « une menace sur l'ordre politique et moral »4 du fait des nouvelles tensions sociales liées à l'industrialisation sauvage. D'où l'émergence de la notion de « droit social » qui sera le cheval de bataille des luttes de la classe ouvrière. On voit donc que dès le départ, l'invention du social se situe clairement comme une réponse en terme de lien social « ..., un système de régulations non marchandes pour tenter de colmater cette béance » entre l'économique et le politique. Sa place est ainsi « de se déployer dans cet entre deux, restaurer ou établir des liens qui n'obéissent ni à une logique strictement économique, ni à une juridiction strictement politique. »5.

Dans ce contexte est né le travail social dont le fondement était « à l'origine un modèle cohérent »6. « Un premier modèle se dégage ainsi autour du traitement de la « question sociale » dans la seconde moitié du XIXème siècle, c'est à dire la question ouvrière. La cible est assez clairement identifiée, il s'agit de l'ouvrier et de sa famille, ses enfants notamment (...) L'objectif paraît également bien identifié autour du couple assistance - contrôle. Secours charitables, quadrillage par des réseaux d'aides et d'assistance s'appuyant éventuellement sur des activités domestiques assurent une certaine efficacité à l'action engagée dans une perspective rééducatrice, moralisatrice plus que normative. Ce modèle perd sa cohérence au fur et à mesure que la classe ouvrière intègre les normes, les valeurs ou plus simplement la discipline nécessaire au bon fonctionnement du système productif industriel et capitaliste, et que son niveau s'élève la mettant peu ou prou à distance des exigences minimales de la survie. La cible du travail social se modifie alors. Il s'agit de la famille ouvrière dont il convient d'assurer la bonne santé physique et intellectuelle grâce à une hygiène plus stricte, un logement construit et tenu selon des normes formalisées, des comportements hors travail débarrassés des séquelles d'une sociabilité populaire et fortement intimisée. »7

En parallèle, une réponse se structurera historiquement pour réduire les tensions de la « question sociale », ce sera l'Etat Providence. « L'Etat providence s'est historiquement développé sur la base d'un système assurantiel dans lequel les garanties sociales ont été liées à la mise en place d'assurances obligatoires couvrant les principaux risques de l'existence (maladie, chômage, retraite, invalidité, etc). ». Pierre Rosanvallon parle alors de « société assurantielle » qui permet de répondre aux interrogations modernes de la solidarité. Dans les sociétés traditionnelles, « le lien social est perçu comme naturel, qu'il s'agisse de la famille, du rapport de voisinage ou de la hiérarchie sociale dans son ensemble. En cherchant à s'émanciper de la nature, la société moderne se pense dans des termes complètement différents. Elle doit chercher la voie d'un nouveau type de rapport entre les hommes ». (...) « Le grand problème depuis la Révolution était en effet d'accorder le principe de solidarité (la société à une dette envers ses membres) au principe de responsabilité (chaque individu est libre, maître de son existence et doit se prendre en charge) ». (...) « L'application de l'assurance aux problèmes sociaux permettait de sortir de ces difficultés. En passant de la notion subjective de comportement et de responsabilité individuelle à la notion objective de risque, l'assurance invitait à regarder le social de façon différente. Elle permettait de dépasser les contradictions antérieures sur l'application des droit sociaux »8. Ainsi la conjugaison entre la croissance économique et les acquis des luttes sociales a permis de transformer en profondeur la condition du prolétariat de l'époque. Au sortir de la seconde guerre mondiale, « l'Etat Providence était presque parvenu à vaincre la vieille insécurité sociale et à éliminer la peur du lendemain. A l'issue des Trentes glorieuses, vers la fin des années 1970, l'utopie d'une société libérée du besoin et de l'individu protégé des principaux risques de l'existence paraissait à portée de main. »9.

Dans ce contexte, « La cible du travail social va se déplacer de la famille ouvrière à la famille urbaine au fur et à mesure que se développe le secteur tertiaire et que s'urbanise la société française. Son objet n'est plus tant l'éducation de la famille que sa participation sociale et celle de ses membres aux prises avec un changement exacerbé par la mobilité géographique et professionnelle, et leur maîtrise du fonctionnement social, des services et équipements mis à leur disposition, renforçant à la fois leur autonomisation et leur sentiment d'appartenance collective ou communautaire. Le travail prend alors une connotation fortement socioculturelle, reposant sur l'animation et le développement de réseaux associatifs. L'appréhension de la famille se veut globale en rupture avec les approches partielles et spécialisées. La visée est intégratrice cherchant à corriger les inégalités qui limitent l'intégration ou à raccrocher au train du progrès les «inévitables» laissés-pour- compte de la croissance. »10

Mais dès la fin des années 1960, en lien avec les événements de 1968, des inquiétudes se font jour et des travailleurs sociaux dénoncent le rôle de contrôle social qui leur est assigné et s'interrogent sur leur fonction sociale (Jaeger, 2013). L'éducateur est perçu comme un «fonctionnaire de l'altruisme», un «socio-clerc» ou un «éducastreur» (Celma, 1971). À cette époque déjà, les valeurs fondatrices du travail social paraissent menacées. La question est posée par le numéro spécial de la revue Esprit : « Pourquoi le travail social? » (avril-mai 1972). Au début des années 1980, la décentralisation a apporté une réponse avec la territorialisation de l'action sociale. Cependant, face à la proximité des élus locaux et à leurs demandes, les travailleurs sociaux se sont confrontés à nouveau problème de positionnement. On a pu parler, à l'époque, de «l'irruption du politique», avec des interrogations sur les inégalités de traitement des questions sociales selon les territoires et selon les politiques locales. Plus tard, le mouvement des assistants de service social, qui en octobre 1991 conduit la Première ministre, Édith Cresson, à confier à Jean Blocquaux, inspecteur général des affaires sociales, une mission sur le travail social, est apparu comme l'élément inaugural d'une rupture historique. Alors que les travailleurs sociaux se sont toujours manifestés dans les événements politiques aux côtés d'autres catégories professionnelles, la crise a pris la forme d'un conflit portant sur des problèmes de reconnaissance en termes de diplôme (demande d'homologation au niveau 2) et de statut spécifiques à leur métier.

2° Le travail social face à la « nouvelle question sociale » :

Mais cet équilibre allait être remis en cause. « Dès la fin des années 1980, la croissance du chômage et l'apparition de nouvelles formes de pauvreté ont au contraire semblé nous ramener loin en arrière. Mais on voit bien en même temps qu'il ne s'agit pas d'un simple retour aux problèmes du passé. Les phénomènes récents d'exclusion ne renvoient pas aux catégories anciennes de l'exploitation. Une « nouvelle question sociale » a ainsi fait son apparition. »11.

Dés les années 1970, la crise de l'Etat providence est diagnostiquée12. La prise de conscience se traduit d'abord en terme de financement (comment financer les droits sociaux ?) puis de dysfonctionnement des appareils bureaucratiques. Les dépenses sociales et notamment les dépenses de santé ont continué à s'accroître alors que les recettes n'augmentaient plus à cause du ralentissement de la croissance depuis les chocs pétroliers de 1974. En même temps, une crise de légitimité s'installe avec la remise en cause de la machinerie de plus en plus opaque et bureaucratique de la gestion par l'Etat qui se contente dans un premier temps d'augmenter les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales). Ces deux problématiques, financières et organisationnelles restent toujours d'actualité et sont toujours des sujets fondamentaux de préoccupation. Aujourd'hui encore, la réponse de l'Etat à ces questions tourne autour de la maîtrise des dépenses et la réduction à minima du déficit public en tentant de réformer les lourdeurs administratives de son fonctionnement à travers des discours de réduction des effectifs difficilement applicable dans les faits.

Ces réponses « ne sont pas à la hauteur de l'enjeu car ce sont les principes organisateurs de la solidarité et la conception même des droits sociaux qui se trouvent remis en cause. Le problème est maintenant d'ordre philosophique »13. L'Etat providence fonctionne comme une machine à indemniser : compensation des pertes de revenu (chômage, maladie, retraite, ...) ou la prise en charge directe de certaines dépenses (santé, ...). En situation de chômage, ce fonctionnement conduit à ce que Jean François Revel appelle le paradoxe de « l'auto destruction de la solidarité »14. Les indemnisations ne cessent de croître tandis que les besoins non satisfaits ne cessent de se multiplier. En parallèle une grosse partie du coût du travail sert à compenser l'exclusion partielle ou totale du marché du travail. 7 à 8 millions de personnes vivent ainsi grâce à ces transferts sociaux. « Il faut donc augmenter de plus en plus les prélèvements sur le travail, ce qui conduit à une réduction de son volume, pour prendre en charge l'exclusion ; d'où l'entrée dans une spirale perverse équivalant à une sorte de déflation sociale : une quantité croissante d'inactifs sont pris en charge par un nombre croissant d'actifs. »15.

Jean Paul Fitoussi16 montre que les Trentes Glorieuses étaient régies par une sorte de contrat social implicite qui revenait à encastrer dans l'économie tout un système de « subventions » qui était favorable à l'emploi. Il y avait une sorte de consensus qui permettait une forme de redistribution implicite au sein de la masse salariale : les éventails de salaire étaient relativement resserrés et de fait « tout se passait comme si les salariés les moins qualifiés étaient subventionnés par les salariés les plus qualifiés. »17. En résumant ces données, Xavier Gaulier démontre que « le niveau d'employabilité des individus y était davantage lié à un compromis social, avec un système de conventions, de primes et de statuts, qu'à leur valeur d'usage réelle. Ce « cercle vertueux de la croissance fordienne » assurait ainsi une synergie entre efficacité dynamique et équité. »18.

Selon Pierre Rosanvallon, la rupture s'est située au moment où « les entreprises cherchent à rémunérer chaque salarié au niveau de sa productivité réelle ». Ainsi, « dans les années 60, les économies internalisaient dans les entreprises toute une partie du coût social global alors que les années 1990 a conduit à une externalisation différentialiste de ce coût ». « L'externalisation traduit le fait que l'on a de plus en plus dissocié les registres de l'efficacité et de la solidarité qui étaient auparavant au moins partiellement articulés »19.

Robert Castel confirme cette idée en signalant que désormais « la question sociale se pose à partir du foyer de distribution des richesses, dans l'entreprise »20. Le processus de modernisation économique se radicalise et aboutit ainsi à la polarisation de l'économie jusqu'à son point ultime : la dissociation de l'économique et du social.

« Le chômage de masse porte à son comble la séparation entre l'activité économique et l'Etat passif providence. »21. Ou, pour dire les choses autrement : « Le mouvement de séparation entre l'économique et le social a pris la forme d'un chômage de masse et d'un chômage de longue durée. »22. Ainsi, il pose l'hypothèse que la cause de la nouvelle question sociale se trouve dans cette séparation entre l'économique et le social, la crise de l'emploi n'étant que l'expression la plus extrême de cette contradiction au sein de la société capitaliste.

Cette analyse sera confirmée par un rapport du Conseil Economique et Social rédigé par André Roulet en 1999 intitulé « Réconcilier l'économique et le social »23 qui démontre l'insuffisance des réponses en terme de croissance économique et la nécessité d'une nouvelle régulation sociale pour lutter contre l'ampleur de la « fracture sociale ». On sait que Jacques Chirac sera élu Président de la République sur ce thème en 1995. Au même titre que la rupture entre le politique et l'économique avait été résolue au XXème siècle par l'invention de droits sociaux garantis par un Etat Nation Providence ; cette rupture entre l'économique et ce social nécessite aujourd'hui une réponse adaptée au XXIème qui doit se traduire en terme de réconciliation entre le politique, l'économique et le social.

Dans ce contexte, « la cohérence du travail social se détruirait peu à peu »24. Les «concepts de base» du travail social deviennent «flous». Le réfèrent qui renforçait l'unité, la visibilité et la cohérence du travail social en le centrant sur une population spécifique, la famille, paraît de plus en plus éclaté du fait des transformations structurelles qui affectent la famille avec la diversité des modes de fondation de celle-ci. (...) Transformation qui a non seulement pour effet de brouiller les repères traditionnels mais encore de renforcer le poids des nouveaux déterminants de l'action (la précarité) du fait précisément que ces mutations structurelles et cette dynamique séquentielle fragilisent tant les parents que les enfants accroissant ainsi les risques de les voir se précariser et de devoir faire face à l'urgence et aux contraintes de la survie. » « Le travail social, à travers une histoire qui n'est pas ici retracée, avait fini par définir, à la fin des années 60 et dans les années 70, un modèle d'action, c'est-à-dire tout à la fois un mode et un cadre d'action ou d'intervention, ainsi qu'un système de références. Or ce modèle d 'action paraît aujourd'hui fortement ébranlé sans que là non plus ne se dégage clairement une alternative. »25 Le type et le mode d'action élaborés dans les années 60 et 70 résistent mal à la montée de l'urgence et de la précarité, à la nécessité de faire face à la brutalité de la détérioration des situations économiques et sociales. Les approches communautaires et collectives cadrent mal avec les démarches d'accompagnement social et les exigences d'un suivi individualisé, contractualisé ou non, et les démarches d'aides immédiates. »26L'objet du travail social n'est plus tant l'assistance et le contrôle - qui ne disparaîtront jamais complètement -que l'accompagnement social et la socialisation. Accompagnement pour permettre de souscrire aux normes, socialisation pour adhérer aux valeurs et s'approprier les exigences du système. Sur le plan instrumental, le travail social se fait éducatif et normatif. Quant au système de références lui-même, il a incontestablement perdu de sa cohérence, avec le retour à des logiques assistancielles, sous le nouveau vocable de «solidarité», la réapparition de tensions partisanes, des exclusivismes et des clientélismes (au niveau des communes par exemple). La logique du besoin est concurrencée par celle du mérite (les «bons» et les «mauvais» pauvres, les méritants qui méritent d'être aidés et les autres). La valorisation de l'individu et de sa volonté minimise la prise en compte du poids des déterminations sociales et économiques. Le souci d'économie et de la gestion des coûts affecte de plus en plus la recherche de la solution optimale. Le registre des valeurs se trouve ainsi traversé pas des changements qui affectent plus globalement la société. Ce n'est pas le lieu de les analyser ici. Mais il suffit de mentionner la montée des différentes formes d'individualisme ou de «tribalisme» et, parallèlement, les difficultés que rencontre l'engagement militant quel que soit le type de militance, associatif, politique, syndical, religieux, la valorisation de l'éphémère et du court terme - les «coups» - et la difficulté à mobiliser sur des solutions lentes mais durables (en matière de formation professionnelle par exemple) l'hypertrophie du sentiment et l'exclusif de l'affectif pour comprendre que le système de valeurs et de normes du travail social se trouve aujourd'hui quelque peu en porte-à-faux. Le travail social se trouve ainsi au coeur de tensions qui le rendent de plus en plus problématique : entre le sectoriel et le territorial, le central et le local, l'analyse exogène des besoins et le soutien aux initiatives locales, le normatif et l'innovation, l'assistance et l'autonomisation, l'individuel et le communautaire, les cibles institu tionnelles et les situations de fait, l'urgence et l'insertion...

Face à cette transformation du travail social, le malaise paraît résulter de trois causes de nature différente : une déficience de l'expertise ;donc des moyens, une remise en cause de l'éthique ; et une transformation du processus de professionnalisation. Le malaise est d'autant plus ressenti que le déficit d'expertise fait le lit de professions ou de professionnels concurrents et que, sur nombre de domaines (politique de la ville, la lutte contre l'exclusion), les travailleurs sociaux n'ont pas toujours réussi à s'imposer. En fait, apparaît de plus en plus nettement l'image d'un travail social à deux vitesses, l'un de terrain confronté aux vicissitudes du quotidien, s'épuisant à faire face à l'urgence, cherchant à trouver des solutions rapides et développant un actif travail de soutien personnalisé ; l'autre, situé en deçà du terrain dans des fonctions de diagnostic,d'orientation, d'accompagnement de projet et d'évaluation, prend le recul nécessaire détaché de la contingence et renvoie sur le premier la gestion des cas. La perte du monopole des travailleurs sociaux sur un certain nombre de segments du champ, et l'apparition puis la confirmation de nouveaux professionnels ont de plus incité à élargir l'horizon des possibles en même temps qu'ils renforçaient le sentiment d'un enfermement dans un rôle et dans un statut sécurisants mais peu motivants et qu'il faisait douter de la légitimité du corps professionnel. Les travailleurs sociaux ont ainsi fréquemment ressenti le sentiment d'une déqualification quand les nouveaux recrutements s'opèrent sur la base de moniteur-éducateur, d'aide médico-psychologique... ou quand on confirme les assistants sociaux dans des rôles de plus en plus administratifs sans pour autant leur ouvrir des perspectives de carrières, la hiérarchie du travail social restant encore souvent recrutée en dehors de la profession. En fait, le malaise résulte sans doute pour une large part du souhait de s'inscrire sur des trajectoires professionnelles axées sur l'accroissement de la diversité des fonctions et l'augmentation de la responsabilité et du sentiment intériorisé d'une sorte d'illégitimité à s'engager dans un tel processus d'une part, de l'absence de reconnaissance sociale d'autre part, malaise qui caractérise parfaitement ce que dans la théorie du champ on nomme la position de dominé. Les tentatives et l'échec relatif pour le surmonter, malgré des alliances avec l'université, ont peut-être renforcé encore ce sentiment. Sans doute en a-t-il toujours été un peu ainsi. Mais l'évolution du recrutement, le mouvement de professionnalisation, le développement de la formation ont exacerbé les contradictions de salariés dont le capital culturel s'est fortement accru alors que le capital social, c'est-à-dire l'étendue et la diversité du réseau de relations et par là le niveau de reconnaissance social vis-à-vis des tiers, a eu tendance à se détériorer du fait d'une prolétarisation du recrutement, que le capital économique ne s'est guère revalorisé (la décentralisation a même pu être l'occasion de le réduire), que le capital symbolique enfin s'est dévalué face à la montée des nouveaux professionnels.

3° La « nouvelle nouvelle question sociale » et le travail social :

Dès la fin des années 1990, la crise du travail social et le malaise des travailleurs sociaux afférents sont donc diagnostiqués. Ces thèmes feront l'objet d'une ample littérature que nous allons tenter maintenant de synthétiser afin d'en faire émerger le coeur du problème. Cette littérature se divise en deux grandes catégories : l'analyse des évolutions du travail social et l'analyse du malaise afférents des travailleurs sociaux. Dans ce contexte, se développe un sentiment de crise du travail social, qui semble à plus d'un égard contradictoire ; comme le dit François Dubet dans un article intitulé « Au-delà de la crise : le cas du travail social », « ce sentiment de crise est paradoxal, parce que le travail social n'est pas dans une situation si catastrophique et il se porte d'autant mieux que le nombre de problèmes sociaux s'accroît ». Brigitte Bouquet soulignait l'évolution du travail social dans ce contexte en ces termes : « le travail social entre dans une logique de mission, dans un mode contractuel et partenarial... les questions éthiques de fond reviennent ; les travailleurs sociaux deviendront-ils des gestionnaires de l'exclusion ou seront-ils des agents actifs de lutte contre l'exclusion ? Deviendront-ils des fonctionnaires de la détresse ou des promoteurs de vie ? Se soumettront-ils aux normes économiques et de gestion prédominantes ou arriveront-ils à défendre la personne, le citoyen ? Comment se situeront-ils entre accompagnement individualisé et gestion de masse, entre autonomisation et conformisation ? ». Dans le même esprit, Marcel Jaeger, titulaire de chaire de travail social au CNAM, indique que, selon lui, « la complexité croissante des dispositifs d'action sociale et médico-sociale, en lien avec la prise en compte de la multiplicité et l'enchevêtrement des difficultés des personnes, empêchent la standardisation des réponses. Les changements rapides que connaît le secteur social et médico-social posent toutes sortes de problèmes d'écarts et d'ajustements incertaines entre les textes officiels, les fonctionnements institutionnels et les comportements individuels (des travailleurs sociaux) ».

Face à la massification des publics, le maintien des effectifs à un niveau constant se traduit pour les travailleurs sociaux par une augmentation du nombre de dossiers à gérer qui leur laisse moins de temps pour réfléchir aux solutions les plus adaptées à des situations parfois très complexes.

Les entretiens menés ont également permis de réaliser que le travail d'accompagnement social est de plus en plus phagocyté par l'accueil d'urgence. Ainsi, un nombre croissant de travailleurs sociaux est appelé à venir renforcer les équipes d'accueil pour réaliser des tâches essentiellement administratives. Cette situation est d'autant plus déstabilisante pour les travailleurs sociaux qu'elle leur donne le sentiment d'agir dans une logique essentiellement curative et non dans une logique de prévention, une étape trop souvent oubliée dans la dynamique d'accompagnement.

La massification du chômage, l'hétérogénéité des problèmes de l'emploi, l'évolution de la cellule familiale, la fragilisation des modes de solidarité primaire, l'apparition de l'urgence sociale, le vieillissement de la population et la question de la dépendance se heurtent à une gestion des politiques publiques et des publics qui est encore très cloisonnée.

La demande sociale connaît une recomposition qui bouscule les réponses antérieures conçues sur le mode de la réparation, rend en plus difficile la distinction entre solidarités de proximité et nationale et pose la question de la coexistence de la solidarité de droit avec une solidarité d'engagement. Dans ce contexte qui évolue, le premier enjeu auquel le travail social est dorénavant confronté, réside dans le développement d'un véritable soutien social au bénéfice des travailleurs sociaux. Jean Lavoué, dans une contribution de janvier 201321, rappelle que « la souffrance au travail est devenue en quelques années un thème dominant le champ de l'action sociale. Faute de percevoir les enjeux mais surtout les méthodes pour construire un réel changement en profondeur, les travailleurs sociaux se rebellent, campent sur le statu quo, dénoncent les leçons ex cathedra que leur lancent les administrations, revendiquent la pertinence de leur savoir-faire, de leurs méthodes d'intervention et de leurs métiers », mais se trouvent effectivement en position délicate dans l'exercice de leur métier.

La prévention du stress et des atteintes à la santé mentale liées au travail social doit prendre une nouvelle forme. Cela relève à la fois de mesures organisationnelles et individuelles, principalement dans le domaine de la formation, du travail d'équipe, du rôle de l'encadrement et du suivi médical. « Les situations de détresse et l'affectivité sollicitée dans la relation permanente avec des personnes fragilisées sont à l'origine de phénomènes d'usure professionnelle, d'autant plus que le travailleur social ne maîtrise pas totalement la situation dont l'évolution souvent se dégrade malgré ses efforts. De plus, la violence physique ou verbale des usagers constitue un risque important et croissant, et induit un stress important lors d'agressions régulières et répétées, ainsi que la possibilité de coups et blessures. Il en résulte des atteintes à la santé psychique des travailleurs sociaux »22. François Dubet souligne également qu'au-delà des détresses rencontrées, c'est aussi le statut du bénéficiaire qui a changé. Ainsi, la relation entre le travailleur social et le citoyen - usager - bénéficiaire - évolue fortement. « La personne doit être considérée à la fois comme un coupable et comme une victime (...) Toutes les enquêtes sur le travail sur autrui, travailleurs sociaux, enseignants, infirmières, etc. montrent que la tâche est vécue comme une action de plus en plus épuisante, parce qu'elle engage encore plus la personnalité ».

La souffrance au travail est d'autant plus forte que les situations sont plus tendues, les bénéficiaires plus difficiles à appréhender. Pour poursuivre dans la logique évoquée par François Dubet, cette souffrance ne peut que se développer puisque la distance entre ce qui devrait être fait et atteint au profit du bénéficiaire et le résultat effectif, s'élargit. La massification des demandes d'aides renforce encore ce caractère anxiogène, puisque les flux entrants de bénéficiaires sont largement supérieurs aux sorties positives des dispositifs. C'est la raison pour laquelle une véritable assistance organisée doit être mise en œuvre au profit des travailleurs sociaux. Le travail social est fondé sur le principe que la relation à l'usager est systématiquement replacée et vécue par les salariés dans son cadre institutionnel et non personnel, pour établir ou rétablir une saine distance émotionnelle avec les usagers. Pour appuyer ce principe fondamental dans le travail quotidien, la qualité d'écoute et d'évaluation du management doit donner au travailleur social le sentiment que son travail est reconnu, compris et apprécié à sa juste valeur. Il importe de s'attacher à des résultats tangibles même de portée restreinte (des « petites victoires ») à intervalles réguliers afin de maintenir un degré de mobilisation et de satisfaction à un niveau élevé et éviter les découragements. La supervision individuelle par l'encadrement s'avère très importante, selon les travailleurs sociaux rencontrés: aide à identifier les vrais problèmes, à bien apprécier les situations rationnellement.

La supervision d'équipe quant à elle doit s'attacher à permettre de verbaliser et d'évoluer dans un environnement professionnel qui permette de prendre du recul et d'avoir des retours d'expérience. La notion de soutien social - aide technique et émotionnelle apportée par les collègues et la hiérarchie dans la réalisation des tâches et degré d'intégration dans le groupe et de cohésion sociale - est un modérateur puissant des effets du stress au travail.

Le contexte de réduction des dépenses publiques et de contraction des budgets des conseils généraux et des centres communaux d'action sociale transparaît dans l'ensemble des entretiens réalisés par l'équipe. Du côté de l'administration, ce contexte impose de repenser les modes d'organisation à moyens constants voire en diminution et dans l'objectif d'une meilleure efficience. Du côté des travailleurs sociaux, il se traduit par le sentiment de « devoir faire plus avec moins ». Ce sentiment repose sur des faits incontestables : alors que le nombre de bénéficiaires des prestations sociales est en augmentation du fait de la crise, le budget des directions des solidarités est maintenu à un niveau constant ou diminue. Et quand bien même le travail social ne serait pas directement touché par des logiques de restriction budgétaire et humaine, celles-ci s'appliquent à d'autres champs, tels que la santé ou le logement, qui ont, par voie de ricochet, un impact sur l'activité des travailleurs sociaux.

Cette situation est à l'origine de relations généralement qualifiées de « tendues » entre les travailleurs sociaux et l'administration. Elle est particulièrement difficile à vivre pour l'encadrement intermédiaire, pris en tenaille entre des injonctions contradictoires. Les différents entretiens menés par l'équipe ont ainsi révélé à quel point ces cadres intermédiaires étaient particulièrement exposés et mis en difficulté face à leurs équipes, provoquant chez eux un sentiment de stress et d'usure important.

Pour faire face à la contrainte budgétaire, le développement d'outils permettant d'objectiver les pratiques des travailleurs sociaux est indispensable. Mis en place dans un grand nombre d'institutions, ces outils ne permettent pourtant pas aujourd'hui d'apporter des solutions satisfaisantes du fait du sentiment de méfiance qu'ils suscitent chez les travailleurs sociaux. D'abord, ces instruments ont pu être utilisés afin de supprimer des postes. C'est en tout cas le sentiment de plusieurs assistants de service social questionnés sur la mise en place d'outils de contrôle de gestion et de procédures d'évaluation des politiques publiques dans leur collectivité. Ces mêmes personnes ont également mis en avant une impression de contrôle de leurs activités. Le décalage entre l'objectif poursuivi par l'administration de mieux rendre compte de l'activité du travailleur social, afin de mieux encadrer son intervention et le conforter dans son rôle d'accompagnement, et la perception des travailleurs sociaux ne semble donc pas en voie de résorption. En effet, les conditions d'une confiance restaurée entre l'administration et ses agents ne sont pas réunies. En particulier, les procédures d'évaluation reposent aujourd'hui essentiellement sur une approche quantitative qui ne permet pas de bien mesurer l'activité des travailleurs sociaux dans des domaines sensibles, comme celui de la protection de l'enfance. La systématisation d'une méthodologie rigoureuse permettant d'objectiver et d'évaluer le travail social selon une approche qualitative, en concertation avec les travailleurs sociaux, apparaît dès lors comme une avancée indispensable. C'est à cette condition seulement que les travailleurs sociaux pourront opérer la transformation culturelle souhaitée par de nombreux cadres interrogés. L'apprentissage des injonctions gestionnaires constitue un des nouveaux enjeux majeurs pour le travailleur social. Longtemps épargné de toute référence à des moyens comptés, le travail social doit gérer à la fois la massification et la complexification des situations, des bénéficiaires et de l'environnement dans lequel il évolue lui-même. Jean-Noël Chopart fait utilement remarquer que la nouvelle donne n'est pas qu'une évidence, mais un véritable défi : « on se doit de remarquer que le travail social repose sur des financements situés hors marché qui proviennent soit des fonds de solidarité d'origine caritative ou associative, soit et plus massivement encore, de fonds publics de l'Etat. Cette origine place le travail social dans un univers non concurrentiel et explique que la plupart des règles élémentaires de l'économie soient le plus souvent ignorées des travailleurs sociaux. Les questions d'équilibre budgétaire, la dimension des coûts, les calculs de productivité sont des notions souvent étrangères aux travailleurs sociaux ». Bien entendu, cette circonstance nouvelle interfère profondément dans la nature même du quotidien des travailleurs sociaux. Roland Janvier rappelle à ce titre que : « dans un contexte de forte tension économique, la charge qu'impose l'action sociale sur les budgets publics est de plus en plus interrogée. Plus qu'un investissement sur l'avenir en faveur de la cohésion sociale dans une République fondée sur l'égalité et la fraternité, le social est considéré comme un coût qu'il convient de réduire au maximum. Les politiques de prévention laissent ainsi la place à des traitements curatifs, décidés dans l'urgence, sans grande cohérence ».

Le souci de bonne gestion est assimilé dans cette analyse à une modification du travail social plus en profondeur et qui a déjà commencé. Roland Janvier, dans une contribution intitulée De l'initiative citoyenne à la prescription administrative, dénonce d'ailleurs que « l'action sociale est devenue, dans le langage utilisé, une prestation sociale. Ce passage de l'intervention à la prestation signifie des mutations en profondeur des paradigmes d'action (réduction des temporalités, localisation plus stricte de l'acte, délimitation un peu étriquée de ce qui est fait). Les anciens modes d'intervention volent en effet en éclat sous l'effet de la prestation de l'intervention sociale ». Parallèlement, le souci de bonne gestion n'enlève rien aux difficultés concrètes auxquelles font face les travailleurs sociaux. Les rouages complexes de l'administration avec de multiples intervenants (caisse d'allocations familiales, conseil général, commune, associations du secteur sanitaire et social,...), des démarches à effectuer et des dossiers administratifs toujours plus volumineux, la connaissance des droits sociaux en perpétuel changement (modification des dispositifs, des seuils et des conditions d'attribution, nouveaux et anciens ayant-droit...), induisent une tâche administrative lourde et peu valorisante : ces activités consommatrices de temps se font au détriment des activités de conseil et d'accompagnement, ce qui peut être ressenti comme une source d'insatisfaction.

La croissance de la demande sociale, au regard de moyens constants, oblige par ailleurs, chaque institution à être plus sélective et à se focaliser sur ses priorités, « nos pauvres » pour citer François Aballéa. Le travailleur social se trouve donc pris dans un nouveau paradigme qu'il n'a pas encore pleinement intégré, et qui inclut, dans cette perspective, une sélection des bénéficiaires. Brigitte Bouquet synthétise cette évolution du travailleur social en évoquant « la décentralisation (qui) situe l'action sociale au carrefour de logiques politiques, gestionnaires, administratives, parfois contradictoires, qui obligent à réguler perpétuellement les champs d'action d'intervenants sociaux de plus en plus nombreux ». Afficher un positionnement politique clair sur le sens et le rôle du travail social en collectivité. La question du périmètre de l'action sociale de la collectivité mérite d'être posée dans un contexte de restriction budgétaire et d'éclatement des compétences. La réflexion sur la valeur ajoutée du travailleur social et sur la pertinence de son intervention semble en effet, en débouchant sur des choix forts, la plus à même de réinsuffler une dynamique et un sens au travail social.

Un tel arbitrage repose sur un engagement politique fort et sur des choix managériaux décisifs. Si les élus et les dirigeants de l'action sociale sont aujourd'hui très attendus, ils ne doivent pas néanmoins sous-estimer la difficulté à porter ces engagements susceptibles de venir heurter les travailleurs sociaux dans leur professionnalité. Les différents entretiens menés auprès des élus et des cadres des conseils généraux ont fait ressortir deux positions traduisant deux visions différentes de l'action sociale départementale. Un nombre très limité de dirigeants de la politique sociale estime que l'arbitrage ne doit pas porter sur le périmètre d'action des travailleurs sociaux mais uniquement sur les modalités d'intervention, affirmant par là la vocation généraliste du département et le principe d'universalité de l'action sociale. La deuxième position, très majoritaire, affirme quant à elle l'impérieuse nécessité de redéfinir le périmètre de l'action sociale départementale et de fixer des limites à l'action des travailleurs sociaux dès lors que celle-ci n'a pas de valeur ajoutée. Cette deuxième position semble aujourd'hui la plus à même de satisfaire à la fois les attentes des travailleurs sociaux et des cadres qui partagent le constat selon lequel « le service social départemental ne peut plus tout faire ». Il est néanmoins important de noter que les raisons qui sous-tendent cette volonté d'arbitrage sont bien différentes. Pour les travailleurs sociaux, il s'agit avant tout de mettre un terme à des pratiques devenues difficilement tenables face à la massification des publics avec un budget et des effectifs au mieux constants voire en réduction. Pour la plupart des cadres, cette question s'inscrit d'abord dans un contexte de rationalisation de l'action publique, le département ne pouvant continuer à être « la variable d'ajustement » qui vient pallier la défaillance des autres organismes de lutte contre la précarité présents sur le territoire.

Plusieurs conseils généraux visités ont dès lors entamé ce travail de redéfinition du périmètre de l'intervention des travailleurs sociaux qui va dans le sens d'un recentrage autour des compétences obligatoires du département et d'une sortie progressive de la tendance généraliste. La direction générale adjointe aux solidarités du Conseil général de la Saône-et-Loire a travaillé sur un plan stratégique délimitant les priorités de l'action sociale. Ce plan fait état notamment de la nécessité d'une part de conforter le rôle de chef de file du département en développant sa capacité à jouer un rôle d'animateur auprès des partenaires, et d'autre part de respecter le périmètre d'intervention réglementaire de la collectivité. Par ailleurs, un travail est mené actuellement autour d'un projet de service social affirmant l'accueil généraliste du département mais restreignant les tâches et les dossiers devant être traités en interne. Une liste de tâches est à cet effet en cours d'élaboration afin de déterminer les missions qui pourraient être portées par des organismes externes.

De son côté, le Conseil général de la Haute Garonne a dégagé, à l'issue d'un travail de concertation, cinq priorités afin d'optimiser les missions des maisons des solidarités, la première d'entre elle étant le recentrage sur les compétences départementales. A cette fin, le rapport du comité technique paritaire préconise de « préciser les relations partenariales pour limiter voire supprimer les évaluations sociales ou sollicitations qui ne relèvent pas de la collectivité ». Trois types d'actions sont alors recommandés par ce même rapport : « signer des conventions avec les partenaires pour poser le cadre de l'intervention départementale » ; « développer des actions de communication à destination des agents du secteur social pour mieux faire connaître le cadre institutionnel (délibérations, ...) » ; et « développer un outil Ressources - un portail régional à destination des agents ».

Si ces exemples vont dans le bon sens, il est important de souligner qu'une réflexion sur le sens du travail social doit être préalable à la définition du périmètre. En effet, la délimitation de l'intervention du travailleur social ne pourra être acceptée et appliquée de façon efficace que si elle découle d'une conception de l'action sociale assumée et relayée auprès des professionnels. En particulier, une meilleure articulation entre la mise en œuvre des solidarités institutionnelles et des solidarités traditionnelles (famille, amis, etc.) ainsi que l'affirmation progressive du paradigme de l'intervention ciblée et limitée dans le temps, se substituant au modèle français de l'intervention longue, doit aider au recentrage des compétences.

4° Le travail social comme travail en souffrance :

Actuellement, le monde du travail vit des bouleversements sans précédent issus d'une pression conjuguée des technologies d'information, de la recherche de l'efficacité, l'accent mis sur le bénéfice et la mondialisation (Clot, 2010). Tous ces éléments ont mis à mal l'organisation du travail et provoquent une grande souffrance notamment en France (Dejours, 1998). Constat sur la situation en France: perte de sens, dissonance et stress au travail

L'année 2010 a été marquée par la publication de trois rapports sur le travail, les conditions de travail et les risques psychosociaux associés. L'apport de ces rapports institutionnels est intéressant tant dans leurs propos sur la vision du monde du travail que sur le rapport de l'individu vis-à-vis de son travail : « Rapport de la commission de la réflexion sur la souffrance au travail » (Décembre 2009) ; « Place et Sens du travail en Europe » et «Bien être et efficacité au travail, 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail ». Ce dernier rapport dirigé par Lachmann et ses collaborateurs (2010) nous offre un éclairage intéressant décrivant les différentes conceptions de la souffrance et du mal-être au travail, mais aussi par opposition sur le bien-être au travail. Ces rapports mettent en relief que toutes les catégories du personnel, expriment des craintes de plus en plus aigües envers l'organisation du travail. Les causes de souffrances au travail en France sont évoquées dans les rapports de la Commission de réflexion sur la souffrance au travail (2009) et AFSSET tiré du Bien-être et efficacité au travail (Lachmann et al., 2010).

Qu'en est-il du sens de travail ? Le rapport rédigé par des spécialistes du monde du travail reprend les travaux de plusieurs enquêtes (Davoine et Médéa, 2008). Les données répertoriées précisent que les français donnent au travail une place importante dans leur vie. Ils affirment même que c'est un devoir envers la société et que leur développement personnel passe par une activité rémunérée. Au vu de ces données, certains préjugés et stéréotypes sur les français et leur relation avec le travail est plus complexe. Nous remarquons que les Français attendent beaucoup de leur travail comme générateur de sens pour leur vie en général et leur vie professionnelle en particulier. Assez étonnement, ils désirent que ce travail qui donne du sens soit plus présent dans leur vie. Ce constat donne naissance à un paradoxe : d'une part, les Français perçoivent leur travail comme source de souffrance et de stress et d'autre part, ils

Notion France La place du travail dans la vie comme très important (Très important) Source EVS 1999 70 % Le travail est un devoir vis-à-vis de la société (D'accord et Tout à fait d'accord) Source EVS 1999 58% Le développement personnel passe le travail (Plutôt d'accord et Tout à fait d'accord) Source EVS 1999 78% Importance de l'autonomie dans le travail (Important et Très important) Source ESS, 2002 88% Relations entre direction et les employés (Assez bonnes et Très bonnes) Source ISSP, 2005 62% Importance de la conciliation Travail/Famille (Important et Très important) Source ESS, 2002 87,5% Serait-ce une bonne chose que le travail prenne une place moins grande dans votre vie. (Bonne chose) Source EVS 1999 66% en attendent beaucoup pour donner du sens à leur vie. Les éléments rapportés par ces diverses commissions et travaux d'experts confirment que les formes actuelles de gestion en France étaient porteuses de double discours provoquant ainsi une barbarie douce, et détérioraient le sens que l'on donnait à notre travail (Le Goff, 1996 et 1999). Ce manque de cohérence entre l'expérience vécue dans le travail et les aspirations des individus vis-à-vis du travail est centrale dans ce paradoxe que nous venons d'évoqué.

1. - Le Sens au travail et la santé mentale

Les données précitées ne montrent pas de liens entre le sens du travail et le bien-être. Par contre, au niveau théorique, un certain nombre d'enquêtes ont permis des avancées dans la compréhension du phénomène du point de vue psychologie du travail. En revanche, le sens du travail peut se définir de différentes manières : la signification du travail (la valeur du travail), l'orientation du travail (ce que l'on recherche dans le travail) et l'effet de cohérence (entre le travail accompli et les attentes de l'individu) (Morin, 2006). Sur le plan théorique, comme le concept même du travail, on découvre que le sens au travail structure nos activités, nos choix et nos actions en gestion (Isaken, 2000). Une première recherche systématique sur une grande échelle est le résultat d'une collaboration du groupe de travail MOW (Meaning Of Work) qui regroupe plusieurs chercheurs de nationalités différentes. Ces observations faites par cette équipe internationale a également permis de faire des comparaisons entre les pays (MOW, 1987). Ces résultats demeurent du double domaine des représentations personnelles et collectives du sens du travail. Leur démarche, bien qu'ils s'en défendent, est de nature sociopsychologique. Il n'en demeure pas moins qu'ils furent précurseurs et permirent une avancée majeure de l'étude de ce phénomène. Basées sur des enquêtes exploratoires, certaines composantes du sens du travail ont été proposées. Nous faisons le choix d'en présenter deux (d'après Morin, 2008):

Notons à ce niveau que l'ensemble des éléments reviennent et se confirment dans les deux recherches dans le temps (Morin et Cherré, 1999 et Morin, 2008). Par contre, ces enquêtes ont mis en lumière des liens du Sens au travail et la santé psychologique et le bien être : plus un individu trouve du sens dans son travail, plus il démontre un bienêtre et du plaisir à travailler (Aronsson et al., 1999 et Morin, 2006). Ce lien a été confirmé par de nouvelles recherches démontrant que le sens peut être source de bien-être et aussi d'engagement, mais que son absence cause de la maladie et de la détresse (Morin, 2008). Le sens au travail pourrait donc impacter la santé psychologique des personnes.

Figure n°1 : le sens au travail et ses impacts (Morin, 2006)

En répertoriant l'ensemble des travaux sur le sens au travail, on constate que la notion de cohérence est centrale. Cette notion de cohérence rejoint les concepts développés par la psychologie existentielle (Yalom, 1980). Cette dernière soutient que la raison d'être des individus est d'avoir une certaine consistance entre les buts et les valeurs personnelles et les expériences vécues et nos actions (Yalom, 1980). S'il y a congruence entre nos croyances et nos valeurs et ce que nous vivons, nous pourrons atteindre un équilibre favorable à une santé mentale. La cohérence est un facteur structurant du sens au travail. Divers travaux et recherches ont permis de mettre en relief ce phénomène (Mow, 1987, Baumeister, 1991, Morin et Cherré, 1999 et Isaken, 2000). Dans les différents modèles sur le sens que l'on donne au travail, la notion d'éthique n'est pas explicitement évoquée comme facteur constitutif, mais les auteurs l'observent implicitement (Aronsson et al., 1999 ; Morin et Cherré, 1999 et Baumester et Vohs, 2002). Que l'on parle de valeur comme pilier du sens (Baumester et Vohs, 2002), de rectitude morale (Morin et Cherré, 1999) et d'harmonie entre le travail et les valeurs personnelles (Aronsson et al., 1999), la notion d'éthique ou de morale se comprend comme élément important dans la construction du sens de la vie (Frankl, 2006 et Yalom, 1980) et du sens du travail (Morin, 2006). Nous allons donc nous intéresser au lien éventuel entre l'éthique et le bien-être ou la souffrance au travail. Ces deux perspectives n'ont pas été souvent observées de manière simultanée (Morin et Cherré, 1999). Ceci-étant, certains chercheurs ont tenté de rapprocher l'éthique et le sens au travail (Bowie, 1998 et Lips-Wiersma et Morris, 2009). L'idée centrale de ce rapprochement est la conceptualisation d'un modèle du sens au travail par rapport à l'éthique. Ces études reviennent à l'idée centrale du sens à sa vie ou du sens à son travail, et répondent à la question : « pourquoi suis-je là ? » (Pratt et Ashforth, 2003). Le sens renvoie à des notions existentielles, des raisons et des motivations de vivre ou de travailler. Le sens au travail doit se concevoir comme la valeur de nos objectifs et les buts que se donnent les individus (May et al., 2004). Ce sens au travail renvoie donc aux buts et aux valeurs valorisées par les personnes, et la réalité à laquelle ces buts sont confrontés peut en frustrer la réalisation. Il existe donc dans la recherche du sens au travail l'implication des valeurs, de l'éthique et de la morale des individus. Plus spécifiquement, le sens renvoie aux valeurs personnelles de la finalité du travail en fonction des standards proposés par la société (May et al., 2004). La recherche de sens est donc un effort constant pour trouver et accomplir le but et la signification de sa vie et de son travail (Frankl, 2006). En conclusion, un travail qui a du sens est un travail répondant à la fois à des besoins subjectifs - tels que l'estime de soi, des relations saines et attentionnées avec les autres - et à des besoins objectifs, tels que la sécurité et la dignité (Ayers et al., 2008). Le sens au travail a une fonction subjective dans le bien-être et le développement des individus (Morin, 2007 et Ayers et al., 2008). Actuellement, la philosophie morale ou l'éthique appliquée à la gestion « se montre incapable de donner une éthique personnelle, car elle n'intègre dans ses réponses ni la question du sens ni la dimension de la subjectivité » (Mendel, 2004). Les besoins du sens tant d'un point de vue subjectif et objectif sont reconnus pour le développement moral et éthique des individus (Lips-Wiersma et Morris, 2009). Il faut donc replacer l'éthique dans l'expérience subjective du sens au travail. En ignorant l'aspect subjectif de l'éthique et ses impacts sur le sens au travail, des questions pour les personnes restent sans réponse. Ceci peut donner naissance à des frustrations, de stress et du mal-être en entreprise. La gestion actuelle semble favoriser cet état de fait (Aktouf, 1992). Des situations managériales obstruent même la recherche de sens et un des obstacles majeurs est l'aliénation (Aktouf, 1992). Devenir étranger à soi-même et à ses valeurs, les humanistes en gestion en ont souvent fait l'écho en le dénonçant. En adoptant des pratiques incohérentes, par exemple licencié quand l'entreprise réalise des bénéfices, les individus perdent tout repère et tout sens au travail. Ils deviennent en conséquence de plus en plus aliénés - ils en perdent leur identité - car ils n'y trouvent plus de cohérence de leur expérience de travail. On peut y voir ici le phénomène de dysfonctionnement que décrit l'approche socio-économique de l'organisation (Savall, 1974 ; Savall et Zardet, 1987 ; Bonnet et al., 2006 ; Savall, et al., 2009). La surreprésentation des intérêts économiques sur ceux de l'être humain engrange des coûts qui sont malheureusement «cachés» et dont les gestionnaires doivent réguler dans leur management (Savall, 1974 ; Savall et Zardet, 1987). En somme, le sens au travail est un processus subjectif ayant un impact sur la santé et le bien-être psychologique et qui donne de la cohérence à son expérience de travail. Cependant, le sens possède aussi son corollaire ayant lui aussi ses impacts : le nonsens au travail et ses risques de l'aliénation et de souffrances. A ce stade, nous pouvons exposer quelques raisons probables de nature à provoquer le non-sens au travail.

2. - La dissonance éthique

En psychologie sociale, les pathologies au travail telles que le stress ont fait l'objet d'observations et d'analyses de longues dates. Ces dernières décennies ont montré que le stress rencontré pouvait provenir d'une forme de tension entre le discours des directions et de leurs actions contredisant leur discours (Clot, 2010, Dejours 1999 et Le Goff, 1996 et 1999). Il existe une multitude de formes de tension psychologique, mais une attire l'attention des chercheurs : la dissonance cognitive. La dissonance cognitive dépeint un état de tension dans lequel se trouve une personne face à une situation ou un environnement opposés à ses croyances ou habitudes de faire ou de raisonner (Festinger, 1957). La dissonance cognitive a été formulée la première fois en tant que théorie par Léon Festinger (1957). Selon cette théorie, la dissonance apparaît quand un individu se trouve en face de deux cognitions incompatibles, par exemple fumer une cigarette en sachant que fumer cause le cancer (Gire et Williams, 2007). La dissonance résulte donc d'une tension psychologique ou d'un manque d'harmonie interne qui amènera la personne qui la vit à des actions pour réduire cette pression (Aronson, 1968). Pour y parvenir il conviendrait de supprimer un des éléments source de la dissonance (Festinger, 1957 et Gire et Williams, 2007). Les managers expérimentent de nombreuses situations génératrices de dissonances cognitives, particulièrement par rapport aux dilemmes éthiques vécus au sein des entreprises (Moser, 1988, Viswesvaran et Deshpande, 1996 et Lii, 2001). La dissonance éthique quant à elle, se rapporte à la théorie sur la cohérence entre notre éthique ou nos valeurs morales vis-à-vis du travail. Elle nous permet de répondre à la question suivante : comment les individus tentent d'avoir une cohérence à partir de leur éthique personnelle, de l'éthique de l'entreprise et de leurs actions pour trouver du sens à leur travail et bénéficier éventuellement d'un bien être psychologique ? S'il y a présence d'une incohérence entre l'éthique personnelle de l'individu et celle imposée par l'entreprise, il y a un fort degré de dissonance éthique. Certains chercheurs ont souligné la présence de ce phénomène de dissonance dans le cas de dilemme éthique (Moser, 1988 et Viswesvaran et Deshpande, 1996). Cependant, ils comparent le modèle décrit par Festinger (1957) et le mettent en corrélation avec des facteurs ou des situations. Notre point de vue se veut différent. Bien que très ressemblant, ces deux dissonances portent en elles les mêmes composantes fondamentales communes: la cohérence ou l'équilibre entre soi et l'environnement (monde extérieur). Elle n'apparaît que lorsque la tension et le déséquilibre proviennent de causes de nature morale ou éthique. En cela, le processus n'est pas novateur. Nous voulons toutefois porter un éclairage sur le fait que l'on évoque peu les dissonances cognitives qui ont pour source des enjeux éthiques professionnels. Leurs impacts sont pourtant importants, tant pour celui ou celle qui le vit que pour l'organisation. Nous faisons l'hypothèse que la dissonance est présente et qu'elle peut avoir des ramifications sur les valeurs et l'éthique entraînant ainsi du stress et de la détresse psychologique chez les personnes. La source de dissonance peut provenir des incohérences actuelles où le discours sur l'effort, l'engagement, le sacrifice et la productivité attendus des employés se transforme dans la majorité des cas par des politiques de restructuration et de délocalisation des centres de production (Cf. tableau1 : des sources de stress) (Le Goff, 1996 et 1999, Dejours, 1993 et 1998 ; Clot, 2010). Le discours de la part de la direction - appel aux sacrifices et à l'efficacité - se concrétise toujours par des licenciements, en exigeant une implication émotionnelle de la part des individus (Dejours, 1998 et Clot, 2010). Cette tension issue de l'environnement du travail crée cette dissonance. Il s'agit d'une dissonance éthique car elle met en tension deux éthiques ou des valeurs incompatibles entre elles, mais qui ne s'excluent pas nécessairement. A la question « que dois-je faire ? », le manager ne sait pas, mais ne peut pas s'abstenir d'effectuer des choix. Nous émettons l'hypothèse que l'existence de la dissonance éthique provient d'une forme d'aliénation sociale dont les causes sont à chercher dans la mauvaise foi ou dans l'authenticité, (Cherré et Hervieux, 2012 et Cherré, 2011). Les conséquences de cette dissonance éthique auraient ensuite des ramifications, via la cohérence, sur le sens que l'on donne au travail (Cherré, 2011).

3. - Méthodologie

Notre recherche est de nature exploratoire à visée compréhensive. Une enquête qualitative a été menée pendant le printemps 2012 dans la grande région de Montréal (Canada), auprès de 15 cadres occupant le poste Directeur des Ressources Humaines. La plupart des cadres travaillaient dans des PME de plus 100 personnes et des Grandes Entreprises. Le panel des répondants interviewés est constitué de plus de soixante pour cent de femmes. Ils ont tous un niveau universitaire dans le domaine et la plupart sont membres de l'ordre des conseillers des ressources humaines et relation du travail du Québec (CRHA). Cet ordre encadre la pratique des ressources humaines et possède un code de déontologie. Ces cadres ont accepté d'être interviewés sur la décision éthique qui ont été marquantes dans leur carrière et dont ils avouaient éprouvés un inconfort. Partant de la notion du dilemme, ils ont évoquées les tensions vécues dans l'exercice de leur pouvoir et la décision qui en a découlé. Durant les entretiens d'une moyenne d'1h30, il a été abordé le sens éthique de leur décision et son impact sur le sens qu'il donne à leur travail. L'approche qui correspond le mieux à notre objet et à notre question de recherche est d'ordre phénoménologique. Notre cadre théorique s'inspire de cette philosophie. Sa conception repose sur l'idée que les gens décrivent les choses qu'ils vivent selon leurs expériences et à travers leurs sens ; nous ne pouvons connaître que ce que nous expérimentons (Patton, 2002). Notre angle scientifique pour la méthodologie est donc une approche phénoménologique, car celleci répond le mieux aux réflexions sous-jacentes de cette recherche : « Quel est le sens, la structure et l'essence de l'expérience vécue de ce phénomène pour ces personnes ou ce groupe de personnes ? » (Patton, 2002, p. 104). Nous réalisons l'importance fondamentale de procéder à des entrevues et de les faire avec des gestionnaires. L'entrevue donne la liberté d'obtenir des données hautement personnalisées, d'explorer en détails les réponses et aide les participants à articuler leurs perceptions tacites, leurs sentiments et leur compréhension du phénomène vécu. Il semble évident que les gestionnaires détiennent les connaissances pratiques et les habiletés pouvant nous permettre de répondre à notre question de recherche. Nous devons les écouter et les faire parler de leurs expériences afin d'établir des observations pertinentes et ainsi modifier en conséquence les concepts actuels de décision éthique. Seules les entrevues peuvent répondre à cette demande. Ce besoin fut d'ailleurs réciproque puisque les gestionnaires ont répondus sans hésitation à notre invitation. Nous aurions pu d'ailleurs continuer la collecte d'entrevue, mais nous avons atteint notre point de saturation rapidement et ce dans l'intervalle recommandé pour la recherche qualitative (Patton, 2002). Nous allons proposer une analyse thématique des discours de ces gestionnaires effectuée à travers un codage des thèmes qui caractérisent le phénomène de la dissonance éthique. Cette codification s'inspire d'un modèle théorique de la dissonance éthique et du sens au travail exposée auparavant (Cherré, B., 2011 et Cherré, B. et Hervieux, G., 2012). Les thèmes sont les suivants : Aliénation Sociale, Mauvaise Foi, Authenticité et Cohérence. De l'exploration de ces thèmes dans le discours de ces cadres, et la présence des notions comme élément caractérisant, nous établirons et confirmerons un modèle théorique sur la dissonance éthique et ses liens potentiels avec le sens au travail. Le processus d'analyse a été complété par le traitement de données directement inspiré de l'approche grounded theory au moyen du logiciel Atlas TI. En utilisant les comptes rendus, nous avons procédé à leur codification, leur mise en lien et à la sélection d'extraits pouvant être associés aux divers critères ou aux concepts identifiés dans le cadre d'analyse.

4. - Analyse et discussion

Les formes actuelles d'organisation et l'appareil de production moderne engendrent une implication tant physique qu'émotionnelle de la part des collaborateurs. Certaines exigences du travail nécessitent indirectement que l'Homme fusionne avec le rôle qu'on attend de lui (Le Goff, 1998). Par contre, on constate que les individus en travaillant et en fusionnant avec les rôles du travail se perdent et perdent une partie de leur personnalité (Clot, 2010). Ils commencent à devenir des individus qui exécutent les tâches que l'on exige d'eux, qu'ils font machinalement, mais dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas (Sartre, 1943). L'aliénation est un phénomène que nous pouvons définir comme suit : « c'est être coupé du réel » (Sigaud, 2004). Il existe deux manières d'être aliéné : l'aliénation mentale (la folie) et l'aliénation sociale.

a.Aliénation Sociale

L'aliénation sociale est « le fait de ceux dont le réel est incompréhensible ou inacceptable pour les autres » (Sigaud, 2004, p. 119). La forme d'aliénation nommée aliénation sociale se matérialise entre la coupure en soi (ego) et les autres d'une part et le réel d'autre part. Les données du réel vues dans les enquêtes - la mondialisation, la technologie, la complexité, les restructurations - sont coupées de la vie des individus et du sens qu'ils donnent à leur travail (Sigaud, 2004). Ce type d'aliénation peut provoquer des séries où le système (fruit du réel) n'est plus en phase et ne répond plus aux besoins psychologiques et sociaux des personnes (Sigaud, 2004). Dans l'extrait qui suit, les ordres donnés par la direction sont coupés de la réalité du gestionnaire des ressources humaines. Ce dernier devient un simple exécuteur et le rend différent ; sa réalité n'est plus celle de l'organisation ! Il devient un être aliéné.

« Ils m'ont fait endurcir ! Je suis allé mordre le monde puis ils changent la donne et les règles et moi je deviens le dindon de la farce ! Moi je me suis dit qu'il n'y a plus rien qui me tient ici ! Je tiens le bateau le plus longtemps possible pour régler mon équipe, je suis assez loyale. Et ensuite, ils veulent que je termine [enlève] des postes ! Je vais le faire avec tout le respect du monde, [mais] j'étais déjà dans cette ambiance de vouloir quitter !» (DRH 5)

Cette prise de conscience se constate par beaucoup dans l'entrevue.

« Je n'étais pas d'accord de la façon dont ça s'est fait. Je trouvais que ça manquait de gros bon sens, je dis qu'en tant DRH ce n'est pas comme ça qu'on intervient, par pure conscience professionnelle » (DRH 11)

Et un fossé se creuse de plus en plus entre les deux réalités, celle du DRH et celle de l'entreprise. Ces deux réalités deviennent de plus en plus conflictuelles et demande au gestionnaire d'aller contre son individualité et son corps de métier par pur symbolique.

« Quand je vois que c'est injuste et là on me demandait d'endosser une décision corporative que je trouvais totalement injuste ! Mon pouvoir de décision avait été entendue mais elle [son opinion] n'était pas écoutée et on me demandait d'être solidaire parce qu'on doit faire un geste symbolique !» (DRH 12).

Avec ces extraits, nous constatons qu'il existe effectivement une aliénation sociale pour les DRH et qu'elle se passe par l'imposition des politiques et des normes organisationnelles opposées à leur corps de métier. Les DRH vivent de l'aliénation sociale via la perte d'eux même - et de l'esprit du leur corps de métier - au profit des exigences organisationnelles. Comme pour le stress au travail, on découvre une forme d'aliénation sociale où les cadres et les personnes dont ils ont la charge doivent vivre et subir une logique managériale coupée de la réalité. Cette coupure entre le travail que l'on doit faire et celui qui devrait être fait crée chez les cadres une dissonance cognitive. Projeté dans la sphère éthique, ce processus d'aliénation sociale alimente la tension entre l'éthique vécue imposée par l'entreprise et l'éthique professionnelle attendues par les individus, comme la solidarité entre les membres. Cette aliénation sociale alimente cette perte d'harmonie par les personnes et amplifie leur dissonance vis-à-vis de leur environnement professionnel.

b.Mauvaise Foi

Plusieurs chercheurs se sont intéressés à cette question de l'aliénation. Le philosophe français Sartre a mis la liberté au centre de sa conception de l'homme, de sa philosophie et de son système éthique (Salzman, 2000 et Scanzio, 2000). Les personnes sont condamnées à choisir, mais on peut choisir de ne pas choisir et refuser le poids de cette lourde liberté (Sartre, 1943). Selon lui, en choisissant de refuser sa liberté, on choisit l'aliénation et le déterminisme (Sartre 1943 et 1996). Dès que l'on est confronté à une information qui nous ramène à notre aliénation, on se réfugie dans la mauvaise foi (Sartre, 1943). Nous y voyons ici la source de la dissonance et la conséquence de l'aliénation. La plupart des analystes de Sartre (1943) mettent en avant une compréhension de l'éthique basée sur la dualité de deux positions : la première consiste à s'engager dans le monde qui nous entoure et valoriser sa liberté et son authenticité ; la seconde consiste en un refus d'assumer le poids de sa liberté en se réfugiant dans l'aliénation et dans la mauvaise foi. L'aliénation, selon ces considérations, est de refuser à la fois ce que l'on est et d'être authentique avec soi-même (Sartre, 1943). Ces dernières années, ces considérations sont devenues populaires en éthique des affaires (Jackson, 2005 et West, 2008). La notion d'authenticité a trouvé un écho majeur dans la recherche sur le leadership (Jackson, 2005). Elle représente une solution de comportement face à l'ambigüité des dilemmes et une réponse aux situations complexes et instables de notre gestion moderne. Par contre, le manager peut se réfugier dans la mauvaise foi et l'aliénation, c'est-à-dire adopter des rôles qui ne lui conviennent pas, mais acceptés socialement. La perspective de Sartre et les notions de mauvaise foi et d'aliénation ont de profondes implications pour le comportement éthique des individus au sein de l'entreprise (Yue et Mills, 2008).

« J'y suis allée et j'ai assisté et on l'a fait ! [le licenciement] Quand mon patron est revenu et elle m'a demandé pourquoi j'ai accepté ; je lui ai dit que je ne pouvais pas faire autrement... Je vivais mal avec ça et trois mois après j'ai quitté l'entreprise. L'enjeu, c'était soit d'obéir ou soit je vais te terminer [licencier] pour insubordination car mon VP avait fait des menaces de me licencier ! J'avais 28 ans et je ne voulais pas perdre ma job. J'aurais eu mention d'insubordination sur mon relevé d'emploi » (DRH 3).

Nous constatons que la mauvaise foi pourrait bien constituer un mécanisme de défense; le cadre a plus la peur d'avoir eu une mauvaise note sur son dossier que sur l'injustice de licencier une personne qui ne le méritait pas.

Par contre, les cadres devaient faire preuve de mauvaise foi pour ne pas dire la vérité. En devenant le serviteur des politiques de la direction, la mauvaise foi s'exprimait par le mensonge.

« L'enjeu c'était que je vivais dans le mensonge à tous les jours... sur la place publique, ça faisait jaser (parler¨). Toute ma famille - et le monde - disait que les usines ça allait fermer et moi je disais que je n'étais pas au courant... [J'ai] endossé un habit corporatif et je suis devenue une menteuse...» (DRH 6)

Et le mensonge n'est pas la seule stratégie, la mauvaise foi peut également s'exprimer par une justification en forme de lâcheté.

« C'est déjà arrivé que la direction a pris la décision de «terminer» [de licencier] tel ou tel employé.... Je n'étais pas d'accord car je considérais que certaines personnes faisaient bien leur travail...Peut être que cela venait moins me chercher parce que la personne je la connais moins, mais j'ai pris la décision de me ranger à la décision de la direction car à un moment donné il faut choisir ses batailles » (DRH 7)

Dans ces passages qu'il faut replacer dans le contexte, nous découvrons que les stratégies de l'entreprise mettent en partie, à faux les gestionnaires de ressources humaines. Ils doivent supprimer des postes ou licencier bien qu'ils ne soient pas convaincus de la légitimité ou de la justesse de la décision. En précédant malgré leur opinion, ils adoptent un comportement qui leur semble étranger et deviennent ainsi des êtres aliénés socialement aux bénéfices des vues de l'entreprise. Cette aliénation ne peut être vécue qu'à travers des stratégies de mensonge ou d'omission qui cache mal une mauvaise foi qu'ils admettent à mot couvert. Nous avons mobilisé les recherches relatives au sens au travail pour mettre en lien et expliquer le paradoxe : la cohérence subjective est le garant du sens au travail. Si le collaborateur vit cette cohérence alors il en résulte un bien-être. Dans le cas contraire, l'incohérence entre les valeurs et l'éthique de cet individu et son environnement professionnel génère un non-sens auquel nous avons donné le terme de dissonance éthique (3). Nous avons enfin émis l'hypothèse que cette dissonance éthique trouvait son origine dans l'influence des caractéristiques et attitudes personnelles adoptées, telles que l'aliénation et la mauvaise foi (4). Cette dissonance est générée et alimentée par le contexte du travail.

1Autès Michel, Les paradoxes du travail social

2 Rosanvallon Pierre, La nouvelle question sociale, repenser l'Etat-Providence, Editions Seuil, Paris, Janvier 1995, p 9.

3 Donzelot Jacques, L'invention du social, Paris, Fayard, 1984.

4 Castel Robert, Ibid p 18. (Formule reprise du Vicomte A de Villeneuve Bargement L'économie politique chrétienne ou recherche sur le paupérisme, Paris 1834, p 25).

5 Castel Robert, Ibid, p 16.

6Aballéa François, « Crise du travail social, malaise des travailleurs sociaux », in Recherches et Prévisions, N°44, juin 1996

7Aballéa François, Ibid

8 Rosanvallon Pierre, Ibid, p 23 à 24.

9 Ibid, p 7.

10Aballéa François, Ibid

11Rosanvallon Pierre, Ibid, p 7.

12 Rosenvallon Pierre, La crise de l'Etat Providence, Collection Points essais, Edition du Seuil, Paris, 1981.

13 Rosenvallon Pierre, La nouvelle question sociale, repenser l'Etat-Providence, Op-cit, p 8.

14 Revel Jean Français, Le vieux et le neuf en politique, Edition Le point, Paris, 1994.

15 Rosanvallon Pierre, Ibid, p 108.

16 Fitoussi Jean Paul, « Chômage et contrat social », lettre de l'OFCE N°102, Juin 1992.

17 Rosanvallon Pierre, Ibid, p 111.

18 Gaulier Xavier, La machine à exclure, Editions le débat, 1992.

19 Rosanvallon Pierre, Ibid, p 114.

20 Castel Robert, Ibid, page de couverture.

21 Rosanvallon Pierre, Ibid, p 115.

22 Castel Robert, Ibid, p 111.

23 Roulet André, Réconcilier l'économique et le social, Edition petit Pavé, Paris, Mars 1999.

24Aballéa François, Ibid

25Ibid

26Ibid

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