Texte video sur la routine
J'ai tenté à partir de nos 3 écrits d'en faire un seul. Je vous le mets en rouge ci-dessous. J'espère que vous aurez le temps de le lire et d'apporter les modifications nécessaires car d'ici dimanche nous devons nous envoyer nos textes entre les différents groupes. Le texte est en rouge pour faciliter la lecture
"Des crises en poupées russes"
C'est l'histoire d'une crise, à l'intérieur d'une crise, à l'intérieur d'une crise... avec un étrange sentiment de répétition même si ce n'est JAMAIS exactement la même crise. Dans le secteur social, la crise peut provenir d'un sentiment de répétition : une impression de "déjà vu". C'est un sentiment qui donne toujours un goût bizarre à la journée.
Le travail social est comme un puzzle : c'est un jeu de reconstruction. Il s'agit de ramasser les morceaux et de leur donner sens pour parvenir à réaliser une image que l'on a co construite et qui correspond à un projet, un désir que la personne a envie de réaliser. A chaque pas, on marche sur des œufs, il faut revoir les modalités, redéfinir les choses. C'est un travail aux conséquences énormes pour le bénéficiaire; un travail qui ne supporte pas la routine : chaque "pièce" est unique et demande une attention particulière, et pourtant... Il faudrait pouvoir analyser, soupeser chaque geste, chaque acte et chaque pensée. Il faudrait y mettre les moyens et mobiliser une énergie considérable pour que cela bouge dans le bon sens. Il faudrait mettre en œuvre le contraire de ce que les contraintes budgétaires, administratives et bancaires imposent. Au nom de l'organisation du travail, le travailleur social est assigné à un poste, une fonction particulière dans une institution. Il s'agit de traiter "un public" qui se traduit en objectifs chiffrés, en nombre de personnes à rencontrer, en nombre d'entretiens à réaliser, de dossiers à traiter. Le temps est compté : un quart d'heure pas plus par personne. Comme s'il s'agissait d'actes mécaniques, un travail à la chaîne, automatisé. Je prends un exemple : une auxiliaire de puériculture exerçant en crèche et effectuant un change, geste qui devrait être un moment d'échange privilégié entre l'adulte et l'enfant. Ca devient un geste effectué machinalement, vidé de son sens premier car il faut changer une dizaine d'enfants et à 11h15, ils doivent tous être à table pour le repas. La mécanisation et la routine, toutes deux formes de répétitions, sont l'ennemi du travail social bien fait et "éthiquement responsable". Les professionnelles ont tellement l'habitude d'effectuer ce geste de manière répétitive, qu'elles le font, pourrait-on dire, machinalement. Cette répétition serait-elle à l'origine du sentiment de crise dans l'éducation ? Peut-elle expliquer le sentiment d'usure qui anime les professionnels ? Quelle place reste-t-il pour la liberté d'action des professionnels et cette part d'inventivité ? Quels risques cela peut-il engendrer au sein même de la relation entre l'adulte et l'enfant ? Pour le public en question c'est extrêmement violent et pour le travailleur social, c'est une perte de sens.Concernant la situation dans l'enseignement, le constat est le même : la répétition des paroles peut également entraîner une perte de sens. Cependant, un cours n'est jamais répété devant le même public, dans les mêmes conditions, ce qui nuance le propos. Cet aspect de la répétition s'apparente également à la routine, mais apporte d'un autre point de vue un caractère rassurant, qui finalement laisse la place à la créativité, l'inventivité, puisqu'il peut permettre, au moins dans sa tête de s'échapper du concret, du réel. Cette répétition peut donc être ici interprétée de manière positive, comme celle rencontrée dans une activité de recherche et qui consiste à vérifier la véracité d'une observation en répétant l'expérience Alors que, dans le secteur de la petite enfance, cette répétition, associée au concept de routine, peut venir souligner le sentiment d'usure des professionnels. Je peux ici faire le lien avec le témoignage d'une professionnelle exerçant en multi accueil : "moi je suis plus épanouie sur mon lieu de travail quand c'est de l'accueil occasionnel. Comme l'enfant n'est là que quelques heures, j'ai envie d'optimiser la journée et de mettre des choses en place ; alors que quand il est là toute la semaine, toute la journée je me dis j'ai le temps". En ce sens, là où les points de vue se rejoignent c'est autour de cette notion de l'importance du temps. Dans un système productiviste, "le temps c'est de l'argent", pas le temps de répéter, donc pas le temps de vérifier la véracité d'une étude, d'une expérience, ou bien la répétition à forte cadence peut être source de démotivation, de perte d'intérêt pour le travail effectué, comme vu plus haut dans le domaine de la petite enfance. Et pourtant, les discours actuels dans ce domaine tendent à valoriser ces métiers, dans le but de les faire basculer de la case "garde d'enfant" à "accueil du jeune enfant". Comment expliquer ce décalage entre ces préconisations et le ressenti des professionnels sur le terrain ? Cette activité pourtant dite du lien, reposant principalement sur la relation, ne risque-t-elle pas d'entraîner à l'inverse une certaine déshumanisation du lien si elle devient mécanique, en plaçant l'enfant dans un statut "d'objet" de soin et non en "acteur" de son développement ? Cet aspect de déshumanisation, nous pouvons également le retrouver dans le domaine de l'enseignement. L'évaluation des acquis par QCM pour de futurs professionnels de la santé, conduit nécessairement à ne plus considérer le but central de l'activité de ces professionnels, à savoir les femmes et les hommes souffrants, comme des humains, mais comme des objets que l'on pourrait gérer dans un système binaire (oui/non).
En guise de conclusion, nous pouvons nous demander si le concept de crise est bien réel. Le concept de crise ne relèverait-il pas plus du discours politique que d'une observation attentive du réel. De fait, je suis plus enclin à penser que ce concept de crise est bien "pratique" pour faire "avaler" l'idée que ce sont les contraintes économiques et la manière dont les hommes politiques s'en emparent, qui sont responsables de la "crise". Imaginons un instant qu'il y ait tout le personnel et les moyens nécessaires pour gérer un crèche, une école, une Université, un hôpital... ? Parlerait-on de crise ?!
J'ai créer ce document car ce sera plus simple pour travailler. En revanche il faut rajouter Anne
Merci Patricia, je n'ai pas le mail de Anne...
J'ai tenté d'écrire quelque chose voici une première ébauche. Libre à vous de compléter ;) et de développer la dernière notion que je laisse "vide" pour le moment mais que je trouve intéressante
(il me semble que Lionel a contribué à ce texte, mais je ne vois pas ses propositions)
Proposition de titre par Lionel : "Des crises en poupées russes"
Sous titre : c'est l'histoire d'une crise, à l'intérieur d'une crise, à l'intérieur d'une crise... avec un étrange sentiment de répétition même si ce n'est JAMAIS exactement la même crise.
(Peut être pourrions nous trouver une poupée russe pour égayer notre propos lors de la vidéo ??? Personnellement je n'en ai pas et vous ?).
Dans le secteur social, la crise ressentie par le travailleur social peut provenir d'un sentiment de répétition : l'impression d'avoir déjà vécu la scène qui est en train de se dérouler, une impression de "déjà vu". C'est un sentiment qui donne toujours un goût bizarre à la journée qui se déroule et qui surgit comme une évidence qui rompt la monotonie de la journée. Tandis que nous étions en entretien avec Mr X, le 8ème entretien d'une longue journée qui s'étire, tout soudain, alors que nous étions en train d'élaborer des plans pour répondre à une situation sociale objectivée, tout soudain surgit l'évidence : Mr X reproduit un schéma mental qui explique le pourquoi de la situation sociale. Ce peut être un problème d'alcool gros comme le nez au beau milieu de la figure. Ce peut être le serpent qui se mord la queue : pas de travail, donc pas de logement, donc pas de travail, donc pas de logement.... Ou encore une maladie qui resurgit ou un traumatisme relationnel. C'est toujours quelque chose de complexe et d'inextricable : un noeud gordien qu'il s'agit de résoudre pour résoudre l'ensemble de la situation. Comme une forme de bug qui se répète à l'infini et qui fait partie de la personne à part entière : bon sang mais c'est bien sûr il s'agit bien de Mr X, on le reconnait bien là, c'est lui, c'est le fond de l'affaire, ce qui fait que Mr X est Mr X et que c'est bien sa situation dont il s'agit : au final rien n'arrive au hasard. Et le problème bien souvent c'est que ce noeud, ce schéma mental répété, cette répétition est d'une complexité extraordinaire : tout se tient dans cette galère. Alors, on reprend le fil : pour résoudre cela, il faut faire cela, pour résoudre ceci il faut faire ceci, pour résoudre le noeud, il faut ... jusqu'à ce qu'on tienne l'ensemble de la pelote dans la main et qu'une porte de sortie soit enfin visible. Le travail social est comme un puzzle : c'est un jeu de reconstruction. Il s'agit de ramasser les morceaux et de leur donner sens pour parvenir à réaliser une image que l'on a co construite et qui correspond à un projet, un désir que la personne a envie de réaliser. C'est un travail d'une finesse folle : à chaque pas, on marche sur des oeufs, il faut refaire l'ouvrage, revoir les modalités, redéfinir les choses. C'est un travail au conséquences énormes pour la personne qui en est la bénéficiaire : le conseiller n'est pas le payeur et ce n'est pas le travailleur social qui paye. C'est un travail qui ne supporte pas la routine, c'est le contraire d'un travail à la chaine : chaque pièce est unique et demande une attention particulière, soutenue et précieuse. Il faudrait pouvoir analyser, sous peser chaque geste, chaque acte et chaque pensée. Il faudrait y mettre les moyens et mobiliser une énergie considérable pour que cela bouge dans le bon sens. Il faudrait faire de la dentelle sociale et refuser toute routine, tout acte automatique, réfléchir et peser le pour et le contre.
Bref, il faudrait mettre en oeuvre le contraire de ce ques les contraintes budgétaires, administratives et bancaires imposent. Au nom de l'organisation du travail, le travailleur social est assigné à un poste, une fonction particulière dans un établissement, une institution. Il s'agit de traiter "un public" qui se traduit en objectifs chiffrés, en nombre de personnes à rencontrer, en nombre d'entretiens à réaliser voir de dossiers à traiter. Dans le pire des cas, le temps est compté, comme à la CAF ou à la CPAM ou à Pôle Emploi : un quart d'heure pas plus par personne. Comme s'il s'agissait d'actes mécaniques. Comme un travail à la chaîne, automatisé. Pour le public c'est extrêmement violent et pour le travailleur social, c'est une perte de sens. La mécanicité et la routine, toutes deux formes de répétitions, sont l'ennemis du travail social bien fait et "éthiquement responsable". C'est là me semble t'il un vrai sujet, quelque chose qui doit être exprimé, un point de vue qui a peu d'opportunité d'être exprimé dans la mécanicité de la routine quotidienne.
Dans le secteur de la petite enfance, nous pouvons observer que les journées sont assez similaires et organisées selon les mêmes modalités. Je prends l'exemple du change pour étayer mes propos. Ce dernier, pourtant décrit comme un moment d'échange privilégié entre l'adulte et l'enfant, devient un geste effectué machinalement, vidé de son sens premier. En effet, à ce sujet les professionnels témoignent : « c'est souvent à la chaîne car on a une dizaine d'enfants à changer et à 11h15 ils doivent être à table pour le repas ». Si nous nous attachons plus précisément aux gestes effectués par les professionnels, lors de ce temps, nous pouvons constater une certaine « mécanisation » du geste. Les professionnels ont tellement l'habitude d'effectuer ce geste de manière répétitive, qu'elles le font, pourrait-on dire, instinctivement. De ce fait, elles se retrouvent incapable de décrire précisément ce qu'elles font lorsqu'on leur demande. Le travail auprès des jeunes enfants pourrait donc être associé à la répétition et à la routine. Face à ce constat, plusieurs questions me viennent à l'esprit. Cette routine serait-elle à l'origine du sentiment de crise dans l'éducation ? Peut-elle expliquer le sentiment d'usure qui anime les professionnels ? Quelle place reste-t-il pour la liberté d'action des professionnels et cette part d'inventivité ? Quels risques cela peut-il engendrer au sein même de la relation entre l'adulte et l'enfant ?
Ce qui fait crise dans le secteur de la petite enfance est la plainte répétitive des professionnels. En effet, si je me réfère aux discours de ces derniers, je relève une démotivation, une perte d'intérêt pour le travail effectué, « J'ai même plus envie. J'ai l'impression de faire de la garde d'enfants et d'effectuer un travail qui n'a plus de sens ». Les publications actuelles dans le secteur de la petite enfance tendent à valoriser ces métiers, à les professionnaliser, dans le but de les faire basculer de la case « garde d'enfant » à « accueil du jeune enfant et de sa famille ». Comment expliquer ce décalage entre ces préconisations et le ressenti des professionnels sur le terrain ? Cette activité pourtant dite du lien, reposant principalement sur la relation ne risque-t-elle pas d'entraîner une certaine déshumanisation du lien ? En effet, si nous reprenons l'exemple du soin et la manière dont ce dernier est effectué, nous pourrions penser que cette répétition et cette mécanisation risque de placer l'enfant dans un statut « d'objet » de soin et non « acteur » de son développement.
Ce sentiment de répétition dans le secteur de la petite enfance, qui pourrait être associé au concept de routine pourrait venir souligner le sentiment d'usure des professionnels. Je peux ici faire le lien avec un témoignage recueilli : « moi je suis plus épanouie sur mon lieu de travail quand c'est de l'accueil occasionnel. Comme l'enfant n'est là que quelques heures, j'ai envie d'optimiser la journée et de mettre des choses en place ; alors que quand il est là toute la semaine, toute la journée je me dis j'ai le temps ». Je trouve également intéressant de revenir sur cette notion de temps.
GT : En lisant le texte de Patricia (très bonne entrée en matière, mais avec des répétitions (!) ...) J'ai relevé des points (concepts ?) qui me semblent pouvoir être généralisés ou du moins étendus à des domaines de l'éducation/enseignement que je connais mieux. Je les cite en les illustrant pour ce qui concerne mon expérience propre. La répétition des paroles (et pas seulement des gestes) peut entraîner une perte de sens d'un enseignement (ou vider de son sens). Cependant, il n'est jamais répété devant le même public, dans les mêmes conditions, ce qui nuance le propos. Cet aspect de la répétition s'apparent de fait à la routine dont l'aspect mécanisation est évident à mon sens, mais qui dans mon domaine apporte aussi un certain confort, un caractère rassurant, qui finalement laisse la place à la créativité, l'inventivité, puisqu'il peut permettre, au moins dans sa tête de s'échapper du concret (= du réel ?..).
En ce qui concerne l'idée de déshumanisation, j'ai eu l'occasion dans ce que j'ai écrit sur "une situation que j'ai vécue difficilement", de décrire en quoi je désapprouve totalement les évaluations par QCM pour de futurs professionnels de la santé. Evaluer les acquis de cette manière conduit nécessairement à ne plus considérer le but central de l'activité de ces professionnels, à savoir les femmes et les hommes souffrants, comme des humains, mais comme des objets que l'on pourrait gérer dans un système binaire (oui/non).
J'ai toujours des difficulté avec le concept de crise. Je ne suis pas sur que ce concept soit bien réel. J'aurais tendance à me rapprocher de l'idée émise par Lionel que le concept de crise relève plus du discours politique que d'une observation attentive du réel. De fait, je suis plus enclin à penser que ce concept de crise est bien "pratique" pour faire "avaler" l'idée que ce sont les contraintes économiques et la manière dont les hommes politiques s'en emparent, qui sont responsables de la "crise". Imaginons un instant qu'il y ait tout le personnel et les moyens nécessaires pour gérer un crèche, une école, une Université, un hôpital... ? Parlerait-on de crise ?!
Enfin, je reviens sur un aspect dont j'avais parlé la semaine dernière à propos de l'idée de répétition pour en souligner un autre aspect positif. C'est celle rencontrée dans toute activité de recherche et qui consiste à vérifier la véracité d'une observation en répétant l'expérience. En ce sens, je rejoins Patricia sur l'idée de l'importance du temps. Dans un système productiviste, "le temps c'est de l'argent", pas le temps de répéter, donc pas le temps de vérifier la véracité d'une étude, d'une expérience. C'est ce qui explique, en partie tout du moins, le développement des fraudes scientifiques...
Désolé, le temps me manque pour développer plus... A demain en tout cas.